L'assiette s'était écrasée au sol. Elle l'avait vu tituber gauchement, comme une fillette marchant le long d' un muret, s'échapper de ses mains veinées, nerveuses et tendres pour s'épanouir grossièrement bariolée d'orange, dans la poussière ardente. Sur le sol terrassé, les ridules de l'eau déjà se dessinaient, s'étripaient, se fripaient jusqu'à s'en étioler.
La porcelaine frémissante, brisée au sol, gondolait doucement. Elle se gonflait d'images, la cornée goinfre, si bien qu'il lui sembla que son reflet pourrait lui parvenir, sans pour autant qu'il ne s'y force.
Dans le coin du cadre, elle aperçut Marina, farinée et le teint roussi. Le menton doux, les chairs relevées, dans une enveloppe de colombe immémoriale, elle se pinçait en sourcils sévères, lasse et vaincue.
Marina était au bord du monde, d'une humanité nouvelle et élégante, les pieds justes assez trempés pour s'en distinguer du monstre tentaculaire. Ses yeux fins, suffoqués, lacéraient son visage, menaçant sans cesse de quitter son crâne de soie pelotonné, ridant ça et là sa peau, et ses pommettes piquées de rouges, percées par deux aiguilles. Dans ses orbites noués, le monde glissait et s'étirait, émincé et filé, tapissant à toute instant ses intérieurs de couches nouvelles.
Un jour, se disait souvent Claire, cette tapisserie embaumera ses organes, elle écumera ses os, écrasée contre ses parois étroites. Son ventre gonflera comme une levure, se dissipera sous la chair débordante d'une pêche brune. Un crin dru poussera, la face masquée sous l'opercule de la fertilité retrouvée. Mais, ce temps ne venait jamais, il ne faisait jamais que l'effiler, réticent à l'anéantir, plus par chagrin que par pitié, comme le portrait d'une oubliée jeté sur un mur. Parfois, dans la tyrannie d'un mirage orgueilleux, il la mutilait, les lèvres serrées, mais jamais il ne l'avait privée de ce mensonge, qui rend les pertes romantiques, les fins splendides. Marina vieillissait par hubris, ses membres raidissant, rendus à la terre, elle en faisait des martyrs. Elle pourrissait comme un sardine, toute ointe de senteurs transpirées, localement exotique. Elle se gardait bien de maudire ce corps, l'instrument de travail d'une danse dilapidée.
Chaque jour, elle travaillait à embellir sa déchéance, la peau cramée pour y peindre, la silhouette empaillée, les foies embaumés d'un bleu égyptien. L'enveloppe meurtrie, le corps en cathédrale arc-bouté, elle se perdait dans la circonvolution des jours, raccommodait ses débris de ruine fascinée, prise dans la passion des grands maîtres. L'esprit brillant, elle poursuivait ses digressions artistiques, touchée par une grâce, un instant clair accordé aux mourants.
Claire, contrefaite, tirait sa pâleur d'une existence diluée, scrutée de loin par des yeux clairs de tache de peinture, indescriptiblement délavés. Les lèvres rances, elle aurait été écœurante, si trempée et mélancolique, elle ne s'était effacé en mouvements éthérés, attendus mais suffisants pour écumer le jaune de son visage, un jour ocre, désormais écrue.
Brumeuse comme une écrevisse, la jeunesse délavée, elle déambulait en habits de fantômes, les cheveux poussiéreux depuis ses vingt ans. Maigre et coulée de cire ridée, ses traits dignement lancés songeaient, suspendus à une étrange paresse. Sèche comme les roches immaculées, osseuse et repliée, elle s'enfonçait en elle-même. Elle n'avait pas attendu que le monde ne s'étiole sous sa carapace de tortue millénaire pour s'en retirer, habilement ahurie, la pensée trompée et mesquine, écartelée comme dans un étrange numéro de cirque.
Ses yeux de tournesols fous, jetés à même la face, amortis, posés sur des violets gonflés, se contorsionnaient sans cesse retournés vers l'Été. Aussi intacte que puisse être une oubliée, Claire, le corps projeté vers l'avant ne connaissait rien de l'affaissement détestable des êtres, déchéance sordide pour certains, dégringolade jubilatoire pour d'autres, dispersés dans le jardin d'une nouvelle jouvence artistique. Prématurément morte, son cerveau huileux, évidé comme un escargot, s'en allait baigner dans l'éther brûlant des nuits d'étés, avant d'en revenir, neurasthénique et hagard, boursouflé de coquillages, pour chaque jour y repeupler le crâne irrité de l'ignorante.