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La muse interdite

VeIyx
VeIyx
Niveau 10
28 décembre 2021 à 22:30:35

Je suis pas vraiment sûr d'où je vais avec ce récit, mais je voulais tenter de le terminer histoire d'avoir des retours. C'est quelque part entre l'uchronie, le fantastique et la fantasy

CHAPITRE 1 : Palatine Maggoyle

Seuls les gens d'exception pouvaient accéder aux jardins de la cour du royaume d'Ilusia. Celles et ceux dont chaque qualité mettait en valeur la suivante ; dont le front d'une beauté à faire pâlir les dieux, les lèvres nourries aux plus grands mets des trois royaumes contenaient des savoirs ou des flatteries forgés au feu des érudits d'antan. Il ne figurait parmi les courtisans pas une personne qui n'eut flatté l'œil, l'oreille et le nez, pas un malheureux dont on put dire, après quelques minutes de conversation ; "Voilà bien son défaut".

Tous n'étaient pourtant pas égaux ; tout comme la boue enfante la rose, l'excellence est un terreau de perfection. Ainsi le royaume d'Ilusia fit-il éclore un soleil pour les étoiles, un homme remarquablement distingué autour duquel gravita la cour toute entière pendant quelques mois. La postérité retint moins volontiers sa femme, non moins formidable et cependant plus pâle : réservée comme la lune qui souvent côtoie Phébus mais jamais ne brille en sa présence.

Laissez-moi tout de même vous dire leur histoire.

Mon histoire.

Je ne suis pas née dans l'aristocratie. Ma mère - paix à son âme - naquit fille illégitime d'un noble qui eut la curieuse idée de l'abandonner plutôt que de la tuer. Elle grandit dans l'un de ces orphelinats d'après-guerre remplis jusqu'à la cave des rebuts de Najdar et d'Ilusia, dont les parents s'étaient entretués pendant des années, mais qui appartenaient désormais au même camp des délaissés ; la reddition des armées n'empêche pas la fortune des marchands, et l'on ne reconnaît jamais tant les perdants à leur nation, soumise ou suprême, qu'à leur position en son sein. Peau noire ou blanche, drapeau bleu ou rouge, nom criminel ou prestigieux, peu importe lorsqu'on vit en paria ; si la richesse se préserve jalousement, la misère se partage sans compter.

Bien qu'elle traînât son existence dans les bas-fonds du royaume, qu'elle pénétrât -et fut pénétrée par- sa rancune, qu'elle lui donnât même quatre enfants, ma mère garda de sa vie un précieux souvenir.
Il me sembla souvent, quand elle m'observait un sourire aux lèvres, que son regard se perdait ailleurs, bien loin de moi, quelque part entre ses origines et les miennes.

Je n'ai, je crois, été pour elle qu'une relique. Un reflet. Une idole. L'achèvement triste d'un rêve ou, peut-être, l'avènement joyeux d'un projet. Le souvenir d'un homme -lequel ?-, l'incarnation d'un passé qui ne lui appartenait plus, d'un avenir qu'elle ne verrait pas ; un fétiche, presque une poupée, un inutile moyen, une mauvaise fin, un prolongement d'elle-même ou de sa lignée, jamais vraiment une personne. En plus du matronyme Maggoyle, résonnant de noblesse perdue, je reçus le prétentieux prénom de Palatine, trop large et trop impersonnel, taillé pour mon âme avec la même imprécision qu'une guenille au corps.

"Tu es belle, ma fille", répétait-elle souvent, ne cessant d'ignorer mes sœurs que lorsque leur sort commençait à gâcher mon teint. "Tu auras pour toi les plus grands hommes", ajoutait-elle, prophétique, m'interdisant par son sourire nostalgique toute réponse, parlant à un reflet de l'enfant qu'elle fut plutôt qu'à moi-même, avec cet air de s'acquitter d'une dette lointaine.

Ses maigres économies financèrent mes études. Mes aînées n'en touchèrent jamais un sou. Elle les traita comme des échecs, des prototypes ratés de Palatine, des rebuts Maggoyle tout juste bons à remplir avec elle, tandis que je devais m'en échapper, le triste placard qu'était notre réduit rue des Couteaux.

J'appris en quelques années la littérature, la philosophie, l'arithmétique, l'alchimie, l'aéronautique ainsi que les savoirs mécaniques importés des terres des sables. La guerre encore fraîche dans les esprits, les relations aux frontières s'avéraient malgré tout plus fleurissantes que jamais. J'avais pour précepteur un bâtard à mère Najdar venu étudier le fonctionnement de nos aéronefs -les mêmes qui firent pleuvoir sur son peuple le plomb et le feu- et j'appris de lui quelques secrets sur les sciences des dunes. En âge de me marier et suffisamment instruite pour m'y distinguer, je fus introduite à la cour royale. C'est en ce temps-là qu'une vague d'épidémies emporta plusieurs de mes sœurs -les rues dévorèrent le reste- ainsi que ma mère, mais l'on me raconta plus tard qu'elle partit en paix après avoir reçu de mes nouvelles.

Je reçus l'avis de son trépas avec beaucoup d'aplomb, tellement à vrai dire que je me découvris une insensibilité inconnue jusqu'alors ; j'avais depuis longtemps fait le deuil de la matriarche, comme si son esprit paréidoliaque, plein de songes de volupté, s'en était allé vers les cimes longtemps avant la mise en fange de son corps meurtri.

Pressée de connaître le paradis hypocrite qui lui fut interdit, pressée de découvrir quels miracles pouvaient justifier des décennies de sacrifices, j'entrai chez les courtisans comme on entre dans la vie ; curieuse et craintive.

Les premières semaines m'offrirent un enchantement de chaque instant. Je goûtais à des plats dont le peuple n'osait songer le nom, côtoyais des hommes dont chaque femme admirait le goût et fus introduite à la danse, que j'appréciai fort et maîtrisai vite, ainsi qu'à la chasse, dont je m'éloignai malgré quelques prouesses.

Le quotidien s'enroba malgré tout d'un certain ennui. Les us de la cour, ses codes stricts et les immenses salons du château mettaient entre les convives des distances auxquelles ne m'avait pas habituée la bicoque maternelle. Je pouvais aisément entrevoir, pointant comme des boutons sous le fard des bonnes manières, la froideur et la solitude qui hantaient beaucoup des plus belles âmes.

Malgré mon statut, beaucoup me courtisaient et je les ignorais ; il est parfois préférable de ne pas voir nus ceux qui portent au costume leur noblesse. Je vivais du succès grandissant de mon premier roman, La muse interdite, signé du nom de plume d'Henri Cescosa, car la cour raffolait des femmes de lettres, mais beaucoup moins de celles qui les écrivent.

Comme dans tous les salons chacun ne parlait plus que du génie de La muse interdite et du mystère de son auteur, comme on louait l'esprit de Cescosa, sa prose ainsi que sa ravissante description de la femme adorée, je n'eus aucun mal à m'intégrer dans les cercles de lecture. L'on trouva très vite que mon interprétation du récit était originale, que j'en décrivais les contours comme les recoins avec une clairvoyance remarquable, si bien qu'il n'y eut bientôt plus une discussion à propos du mystérieux Cescosa dans laquelle on omit de mentionner Palatine Maggoyle.

Les soupçons ne tardèrent pas et j'attrapai bientôt entre les brises fraîches du grand parc les rumeurs concernant mon lien avec le romancier. Lors d'un bal organisé par le prince lui-même, un prétendant hardi s'aventura à me glisser au creux de l'oreille, au terme d'une valse, une question concernant ma relation avec l'auteur de La muse interdite.

Je laissai maladroitement entendre que je le tenais pour ami, et mon partenaire s'étonna de n'avoir jamais croisé ce brave homme à la cour. Je voulus m'arracher les lèvres lorsque l'idiot embrumé par l'alcool s'en alla raconter la nouvelle à qui voulait l'entendre. J'appris ce jour-là le pouvoir diabolique du mensonge, créancier avide qui toujours vous sort de l'impasse pour mieux vous plonger dans l'abîme.

La rumeur enfla en quelques heures. Quelqu'un connaissait Henri Cescosa ! Mon pseudonyme, discret mais charmant, Dom Juan sans corps, passait sur toutes les lèvres avec un arrière-goût de mythe. Il serait resté invisible, si le matérialisme régnant dans les nobles lignées n'interdisait en public l'idolâtrie des spectres ; on me supplia sans surprise d'introduire l'écrivain à la cour.

Craignant d'entacher ma réputation naissante, je répondis d'un sourire de façade tandis que la défaite serrait ma gorge. Tous reçurent mon faible acquiescement comme une promesse, et je me crus piégée pour de bon.

Une semaine plus tard pourtant, par un stratagème que m'inspirèrent l'urgence et l'ambition, parut en ma compagnie sous leurs yeux ébahis le mystérieux, l'anticipé, l'impossible Henri Cescosa.

VeIyx
VeIyx
Niveau 10
28 décembre 2021 à 23:48:43

Chapitre 2 : Henri Cescosa

Consciente que mon avenir dépendait de mon nom de plume, je décidai de lui offrir un corps. J'envisageai d'abord de payer un illustre inconnu pour jouer le rôle, mais il n'y avait pas de place pour l'erreur et trop d'occasions d'en faire une ; je me tournai donc vers la fiabilité de l'inhumain. Mon vieux précepteur m'aida à concevoir monsieur Cescosa durant quelques nuits blanches, mes journées se trouvant occupées par les mondanités. Il fabriqua les pièces dont j'avais besoin, tandis que j'assurais l'assemblage sous ses instructions savantes.

Au terme de la troisième nuit, l'ossature était prête. Une structure insolite dont nous avions taillé les vertèbres dans les restes d'un orgue de barbarie et les articulations dans des toupies de bois. Ses bras rudimentaires glissaient autour de leurs pivots dans un balancement élégant mais encore étrange. Ses deux yeux de verre exorbités me terrifiaient car ils trônaient dans le vide, en l'absence de nez et de joues. Ma crainte d'enfance d'être constamment épiée par quelqu'un venait de se muer en la hantise d'être fixée par quelque chose. Je dus renoncer à la petite harpe léguée par ma mère pour fabriquer à ma chose des cordes vocales.

Son cœur, lui, se composait d'une machinerie étrange dont les ressorts, les rouages et les pistons s'activaient au contact les uns des autres dans un mouvement circulaire, perpétuel, dont je ne pouvais comprendre l'origine exacte ; chaque pièce était séparément inerte et brute, le tout pourtant s'animait dans une danse d'une certaine grâce. Je suivais de mes doigts la matière agitée, devinais l'énergie sans jamais en trouver l'origine.

— Possède-t-il un moteur ?
— Bien sûr, répondit le vieil homme avare en information.
— Où est-il ?

Il s'arrêta de graisser l'automate, me regarda, se perdit en mille réflexions, pesant sur la balance la valeur des secrets de son peuple et celle de la curiosité d'une amie.

— Possèdes-tu une âme ?

Surprise par le changement de sujet soudain, je répondis sans y penser.

— Oui.
— Où est-elle ?

J'avais appris de lui qu'on reconnaissait les plus grands esprits dans leur capacité à s'avouer vaincus. Je laissai le silence ponctuer notre pause et me remis à la tache. Désormais fonctionnelle, il me fallait rendre la machine présentable.
Il m'aida du mieux que possible, les trois nuits suivantes, afin de lui donner une chair, un sexe ainsi qu'un visage. Je fus la plus douée dans cette entreprise, car les ingénieurs de l'est n'utilisaient ces machines que pour participer à l'effort de guerre, or un joli minois n'avait jamais ému la moindre bombe.

Mon partenaire s'excusa le dernier soir pour retourner à ses obligations, non sans me préciser pour la dernière fois l'illégalité du projet et la nécessité de le taire ; Ilusia interdisait, par peur d'attaques ennemies, toute introduction d'automates sur son sol. Najdar en employait des rudimentaires au front, qui ressemblaient plus à des amas métalliques qu'à des êtres, mais leur religion interdisait l'imitation de la création divine ; travestir en homme un automate était un affront puni de mort. Heureusement, quand Dieu ne répond pas, l'argent parle ; parti la bourse pleine, non sans jeter un œil paniqué dans les couloirs, mon précepteur me laissa pour toute indication un manuel qui détaillait le fonctionnement de l'automate.

Je ne compris malheureusement rien de ce que contenait la liasse. Pas un seul des caractères inscrits dessus n'activait ma mémoire pourtant versée dans les alphabets des deux royaumes. Furieuse, fatiguée de travail, d'obscurité et de silence, j'allais me préparer à dormir lorsqu'une main froide toucha mon bras.

Mon cœur s'emballa si vite, cogna si fort dans mes tempes, mon cou et mes oreilles que la chambre obscure toute entière se mit à battre selon son rythme. L'automate encore froid me palpait le poignet. Il caressa ma jambe avant de suivre le sol de ses doigts et de ramper jusqu'au mur. Ses mouvements confus m'évoquaient l'avancée maladroite des chiots à la sortie du ventre.

Il se coinça dans l'angle de la pièce puis revint dans ma direction après avoir buté deux ou trois fois contre la cloison. Perturbé par l'obscurité, il passa ses doigts sur mon visage, mon cou, ma poitrine, trouvant finalement ce qu'il cherchait au creux de ma main. Il s'empara de l'étrange manuel laissé par mon tuteur et j'allumai une lampe.

L'automate passa alors plusieurs heures perdu dans la contemplation des mystérieux écrits. Il semblait pouvoir les déchiffrer. Chaque fois que je le croyais arrêté, il tournait une page et reprenait sa lecture immobile. Je décidai finalement de me coucher, craintive d'abord, mais son calme imperturbable et la fatigue accumulée finirent par avoir raison de moi.

Les premières lueurs du jour me réveillèrent en panique. Je me retournai de peur que la machine ne se soit enfuie durant la nuit et fis un bond en arrière lorsque mon nez toucha le sien. Bien trop proches des miens, ignorants de la bienséance, ses grands yeux curieux me fixaient. Je lui ordonnai, furieuse, de sortir du lit. Il s'agenouilla au sol, se courba d'un air de regret et articula quelques mots dans un parler approximatif.

— Quel est mon nom ?
— Henri Cescosa.
— Quel est mon but ?

Servir mon ambition. Tromper la cour, amasser les honneurs qui me sont dûs. M'élever aux plus hauts rangs de la noblesse, étendre ma renommée dans les deux royaumes. Qui sait, peut-être les anéantir ? Quand on revient de loin, on distingue difficilement l'ambition de la vengeance, la puissance de la destruction. Il ne suffit pas d'obtenir, il faut encore user. Quelle émotion jaillit dans les cœurs pleins de haine lorsqu'ils allument des brasiers gigantesques à en bouillir les cieux, sinon la liesse ? Quel sentiment reste-t-il aux souverains pyromanes, encore transportés d'extase alors qu'ils ne règnent déjà plus que sur des cendres ? Certainement le bonheur.

Du caniveau jusqu'au trône en passant par les cathédrales, d'un côté et de l'autre du désert, le vice, comme une malherbe, étranglait le monde ; et j'avais un pied dans la poudrière.

— Quel est mon but ? répéta bêtement la machine.
— Me rendre heureuse.

Message édité le 28 décembre 2021 à 23:53:15 par VeIyx
VeIyx
VeIyx
Niveau 10
29 décembre 2021 à 00:25:58

Chapitre 3 : La belle et le bête

Henri m'inquiéta lors des premiers jours. Le professeur m'avait assuré que ces machines pouvaient accomplir la plupart des tâches à la portée des hommes. Il leur fallait seulement, pour apprendre, un temps qui nous manqua cruellement. Je lui enseignai le savoir-vivre et lui fis lire quelques ouvrages de ma bibliothèque. Je l'introduisis comme un ami, mais ma présence permanente à ses côtés nous valut bientôt la réputation d'amants.

Henri s'adapta vite et son éloquence lui valut beaucoup de flatteries. Il se trouvait malgré tout perdu lorsqu'on lui posait une question à laquelle il n'avait obtenu de réponse dans ses lectures. Je devais alors intervenir, parler pour lui ou prétexter sa fatigue afin d'abréger la conversation. Malgré mes craintes, il n'eut que peu de mal à se faire passer pour humain. La poudre réussissait à son teint, le costume soulignait ses épaules droites et sa gestuelle encore brute passait pour un rigorisme zélé. Parfois ses interlocuteurs commençaient eux-mêmes à se tenir plus droits à son contact, à réguler leur ton et corriger leur démarche. Peut-être craignaient-ils, subtilement courbés par la débauche, la concurrence de cet être digne à l'allure militaire.

Les conversations auxquelles participait Henri me passionnaient comme aucune autre. Je pouvais voir dans chacun de ses trébuchements la machine faire un pas de plus vers l'Homme ; il tentait maladroitement d'échapper à son protocole tandis qu'ils s'efforçaient d'adhérer au leur. Dans leurs échanges régnaient souvent méprises et quiproquos, mais chacun pourtant en ressortait grandi, persuadé d'avoir beaucoup appris au contact d'une belle âme. Il s'extasiait devant des tas d'orgueil, ils s'extasiaient devant un tas de déchets animés, et je me découvrais bon public pour les farces de mauvais goût du moment que j'en étais l'auteur.

On attribua mes éclats de rire inhabituels au pouvoir enivrant de l'amour. Je jouai le jeu. Plus Henri dévorait ma bibliothèque, plus sa capacité d'improvisation chassait mes doutes. Il était l'outil idéal. Je n'aurais aucun mal à le placer sur le tapis de la réussite, ni à m'y introduire à sa suite.

— Qu'il est bon de vous voir heureuse ! se réjouit un soir le duc d'Albin, qui enrageait de devoir mettre fin à ses avances. Ma femme et moi vous trouvions bien triste avant l'arrivée de monsieur.
— Vous savez ce qu'il en est, répondis-je ; quelqu'un nous manque et c'est de soi dont nous sommes privé.

Sa femme acquiesça sans réfléchir, engoncée dans une robe en plumes de paon dont elle possédait, en plus du croupion, la vanité. Elle se courba d'un air savant comme elle avait coutume de le faire chaque fois qu'une formule semblait tirée d'une lecture dans l'air du temps.

— Rien de plus tragique qu'un bijou dans son écrin, répondit le duc. Des beautés telles que la vôtre ne s'accomplissent qu'aux mains d'un homme. Et quel homme ! Un artisan des mots ! Parlez-nous donc de votre oeuvre, Cescosa.

Henri n'écoutait pas. Il avait jeté son dévolu sur des hors-d'oeuvre qu'il noyait entre deux gorgées de vin. Je me demandai s'il pouvait seulement différencier le goût des aliments, exaspérée à l'idée de devoir le nettoyer plus tard. Il se tourna vers le duc, me questionna du regard, devina sa faute à mon silence et pria à son interlocuteur de répéter.

La muse interdite, précisa le duc. Comment vous a été inspirée une telle histoire ? Henri hésita un instant, me tendit une main, saisit mes doigts et se courba pour y déposer un baiser.
— Je n'ai que peu de mérite, répondit-il. Je ne suis que l'un de ces êtres troublés - soumis à l'indicible, esclaves de l'idéal - qu'on appelle charitablement "écrivains". Les faiblesses du texte viennent de moi ; ses beautés sont celles de mon objet. Mon objet, c'est elle. La voilà, La muse interdite.

Je cachai sous mon éventail mon visage jusqu'au bord des cils, tant pour feindre la pudeur devant les flatteries que pour cacher le fier sourire que m'inspirait le talent de mon jouet.

— Si vous ne reconnaissez pas la femme dont il est question d'un coup d'oeil, reprit Henri, c'est que mes mots l'ont écorchée. J'en suis désolé. Je possède chez moi le manuscrit d'un second roman que je vous présenterai bientôt, dans l'espoir de mieux lui rendre grâce.

Un murmure parcourut les convives qui en oublièrent momentanément de dissimuler leur écoute de la conversation. L'automate répondit à mon regard furieux par un sourire. Le vin devait l'enhardir, car je n'avais pas l'ombre d'un brouillon à présenter aux cercles de lecture.

Un soir, alors que je m'arrachai les cheveux sur l'élaboration du deuxième roman promis, Henri cessa ses lectures et vint m'observer. Sa présence nocturne avait le don de m'irriter. Lorsqu'il réfléchissait, son corps trahissait sa construction rudimentaire ; ses pupilles restaient fixes, sa respiration cessait complètement, il redevenait en quelques secondes un pantin fondu dans les décorations de la pièce. Chaque fois qu'il se remettait en mouvement dans un soubresaut, la terreur de voir l'inanimé prendre vie m'irradiait le temps d'un réflexe.

— Tu ne veux pas retourner lire ? soupirai-je.
— J'ai fini.
— Dans ce cas change de livre.
— J'ai fini.

Exaspérée par ma feuille toujours vierge et par l'irruption d'Henri, je déposai ma plume et me retournai. L'empoté avait fait de la bibliothèque un champ de bataille. Les cadavres des plus illustres auteurs gisaient là vaincus, à coeur ouvert, éparpillés du sol au bureau.
— Respecte un peu les livres, veux-tu ?
— Pourquoi ?
— Parce que ce sont des objets importants.
— Pourquoi ?

Il traversait l'âge bête.

— Je vais te déconstruire.

Il s'activa sous la menace, referma et reposa délicatement chaque ouvrage à sa place dédiée sur les étagères.

— Dis, je pourrais écrire ? tenta-t-il.
— Non. Tu n'y arriveras pas.
— Pourquoi ?

L'envie de lui jeter mon encrier au visage me piquait le nez. Il le remarqua, se tut et resta sage pour la soirée, me laissant enfin progresser à l'ouvrage. La bonne humeur finalement revenue, je le mis au défi.

— Ecris-moi quelque chose. N'importe quoi. Prends exemple sur tes lectures. Tu as toute la nuit. Demain matin, tu me présenteras trois textes. Deux extraits de romans de ton choix et l'extrait que tu auras écrit. Si j'arrive à reconnaître le tien, tu m'obéiras au doigt et à l'oeil. C'est compris ?

Il ne prit pas la peine de répondre, s'installa religieusement sur le bureau et laissa parler le léger grattement de la plume sur le papier. Il me fit au réveil des sourires à s'en décrocher la mâchoire et me présenta les textes. Tous s'avérèrent de solide facture. Henri pouvait à peu de choses près imiter complètement le talent. À bien y réfléchir, le talent n'était peut-être pas grand chose de plus que le don d'imiter. L'agencement étrange de certains mots du troisième texte trahit cependant son auteur. Je lui rendis sa feuille et jurai voir de la tristesse sur ses traits lorsqu'il baissa les yeux.

— Qu'est-ce qui n'allait pas ? demanda-t-il.
— Ton usage déplacé de certains synonymes. Tes répétitions. Et ta description de l'amour n'est pas crédible.
— Je sais bien ! Mais elle ne l'est pas non plus dans les autres textes. J'ai tout relu plusieurs fois, il n'y a pas deux auteurs pour en faire le même portrait.
— Ils n'ont pas besoin d'en faire le même. Je vois qu'ils le ressentent, je vois que tu le simules.
— C'est absurde.
— Les sentiments sont absurdes. Il y a une différence fondamentale entre les autres et toi ; ils se servent des mots pour traduire leur expérience du monde. Tu fais l'expérience du monde par les mots. L'illusion est loin d'être parfaite ; pour singer pleinement l'Homme, tu devras tirer certaines leçons au-delà des livres.

Il se renfrogna, frustré de son échec. Il allait retourner à ses corvées mais s'arrêta au milieu de la chambre, résistant malgré tout.

— Le sexe en fait partie ?

Sa curiosité m'amusait autant que son innocence. Sa soif de découverte tombait à pic, car j'avais quelques projets pour lui. Il était temps de passer à l'étape supérieure. Mon stratagème mettait en danger ma réputation, mais je ne pouvais m'arrêter à des demi-victoires. Je jouerais avec le feu jusqu'à le maîtriser, si je ne m'y consumais pas avant.

— J'ai quelques projets pour toi à ce propos. Mais d'abord... la danse.

Azhur5678
Azhur5678
Niveau 9
31 décembre 2021 à 16:11:23

J'ai beaucoup aimé, c'est une lecture très agréable, qui trouvera sans doute son sens dans la durée. Là, comme ça, je dirais que tu pourrais partir sur une sorte de satyre des comportements sociaux ou sur un récit icarien.

ça m'a beaucoup fait penser à un conte du siècle des Lumières, avec quelque chose du romantisme en plus.
Si tu as prévu toute une série de chapitres courts, comme ceux-ci, qui font graviter un duo d'expérimentateurs au sein d'une cour, je te conseille de regarder du côté des Bijoux indiscrets, de Diderot, c'est une lecture qui devrait t'intéresser. On y retrouve ce découpage en courts chapitres, cet univers de cour fictif qui n'a de cesse de s'étendre, et cet apprentissage des moeurs et du comportement de cour au gré des expériences des personnages, avec un élément magique central.

VeIyx
VeIyx
Niveau 10
31 décembre 2021 à 17:21:20

Ouais je sais pas ce qui m'a pris je devais être en train de poncer La Fayette quand j'ai commencé ce texte

Je jetterai un oeil aux bijoux

douleuraucoccyx
douleuraucoccyx
Niveau 18
31 décembre 2021 à 18:38:26

« Bien qu'elle traînât son existence dans les bas-fonds du royaume, qu'elle pénétrât -et fut pénétrée par- sa rancune, qu'elle lui donnât même quatre enfants, ma mère garda de sa vie un précieux souvenir. »

Y’a pas un bug ici, non ? Parce que absolument pas compris…

« Le souvenir d'un homme -lequel ?-, l'incarnation d'un passé qui ne lui appartenait plus, d'un avenir qu'elle ne verrait pas ; un fétiche, presque une poupée, un inutile moyen, une mauvaise fin, un prolongement d'elle-même ou de sa lignée, jamais vraiment une personne. »

Le « jamais vraiment une personne » est trop brutale pour moi dans ce passage j’aurais rajouté un « mais » pour connecter l’ensemble.

Sinon de ce que j’ai lu (chapitre 1 et début du 2ème) l’écriture est maîtrisé, à part quelques détails comme ceux cités plus haut, rien à dire. Surtout la ponctuation est bonne (les extraits que je lisais ici, les gens ne faisaient pas toujours attention à la ponctuation)

Concernant l’histoire, je peux pas donner d’avis, incapable de critiquer un scénario, encore moins quand il y a de la fantaisie que je ne lis jamais.

douleuraucoccyx
douleuraucoccyx
Niveau 18
31 décembre 2021 à 18:47:52

Et je crois que le temps utilisé, dans l’extrait cité plus haut, doit être le passé simple pour le verbe pénétrer, et non le subjonctif…

VeIyx
VeIyx
Niveau 10
31 décembre 2021 à 19:01:17

Le 31 décembre 2021 à 18:47:52 :
Et je crois que le temps utilisé, dans l’extrait cité plus haut, doit être le passé simple pour le verbe pénétrer, et non le subjonctif…

Apparemment c'est sujet à débat, selon l'époque l'indicatif et le subjonctif se tirent la bourre, mais j'ai pas trouvé de réponse définitive comme quoi l'indicatif l'emporte

Y’a pas un bug ici, non ? Parce que absolument pas compris…

Oui un problème de réécriture, à la base c'était pas "rancune" mais "misère", ça avait peut-être plus de sens
Je voulais dire qu'elle avait baigné dedans (la misère/rancune du royaume), et qu'elle s'était littéralement faite pénétrer par elle (d'où le fait qu'elle lui donne des enfants, "la misère" "ou la rancune" ici renvoyant au/aux randoms issus des rues l'ayant mise enceinte)

Concernant l’histoire, je peux pas donner d’avis, incapable de critiquer un scénario, encore moins quand il y a de la fantaisie que je ne lis jamais.

Pas de souci merci de ton retour

douleuraucoccyx
douleuraucoccyx
Niveau 18
31 décembre 2021 à 20:42:37

J’ai capté grâce à ton explication, donc le subjonctif est bien utilisé.

J’avais vraiment mais vraiment pas du tout compris :rire:

VeIyx
VeIyx
Niveau 10
31 décembre 2021 à 21:05:13

Ouais j'ai vu l'autre message, c'est le "sa" qui est flou, je changerai peut-être la formulation

douleuraucoccyx
douleuraucoccyx
Niveau 18
31 décembre 2021 à 21:27:12

Le 31 décembre 2021 à 21:05:13 :
Ouais j'ai vu l'autre message, c'est le "sa" qui est flou, je changerai peut-être la formulation

J’ai supprimé pour ne pas influencer les autres kheys qui liront. J’ai envie de savoir s’ils bougeront ou pas. En tout cas, ton passage m’a bien fait bugé, surtout que je lis vite

Message édité le 31 décembre 2021 à 21:27:57 par douleuraucoccyx
Nogara_Watson84
Nogara_Watson84
Niveau 4
02 janvier 2022 à 10:27:04

J'ai adoré.
Ton style d'écriture rappelle en effet ce vieux français très raffiné de l'époque des precieuses, c'est assez amusant. Et très plaisant !
J'ai un gros penchant pour le "style" de ton univers, j'imagine un croisement entre la cour du roi soleil et un monde steampunk, c'est vraiment stylé ahah. Un monde que l'on pourrait présenter dans un superbe jeu vidéo tiens.
Il y a quelques phrases au début que j'ai du relire plusieurs fois avant d'en comprendre le sens mais plus on avance plus c'est fluide.
Franchement bravo, j'ai hâte de lire la suite s'il y en a une, c'est un superbe début d'oeuvre, Velyx !

ViceeJoker
ViceeJoker
Niveau 9
02 janvier 2022 à 11:56:04

Bon bon bon !
Je n'ai pas trouvé du tout le style "vieux français" comme le dit Nogara :(
J'ai trouvé cela fluide et agréable, léché, mais pas trop sophistiqué non plus. Propre en tout cas.
J'aime beaucoup la thématique de la Muse, c'est même le thème de mon "best-seller" (comprends que j'en ai vendu une trentaine au bouche à oreille :hap: ) "Amer Palace"
Ici, c'est marrant parce que ça rejoint un peu ce que tu disais sur ma nouvelle Le bébé de Clara, la frontière entre l'altruisme et le sadisme ça peut être une composante de cette histoire, en tout cas j'ai hâte de voir comment le récit va évoluer.

VeIyx
VeIyx
Niveau 10
02 janvier 2022 à 18:32:16

(comprends que j'en ai vendu une trentaine au bouche à oreille :hap: )

C'est plus que la plupart d'entre nous :hap:

HobbesWasTrue
HobbesWasTrue
Niveau 38
30 janvier 2022 à 16:09:16

Bonjour,

J'aime beaucoup ces textes.

Accepterais-tu de partager la suite ? Je suis un homme curieux.

SizaI
SizaI
Niveau 26
02 février 2022 à 18:44:33

Je verrai en fin de semaine

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