Arnaud se réveillait ce matin, comme chaque matin, tard. Tous les soirs, pourtant, il se promettait de se coucher tôt, de se lever tôt, de travailler et de se cultiver. Il déteste les experts, qu’il considère lâches parce qu’ayant abandonné l’ambition d’un savoir total. Arnaud, lui, se considère supérieurs à tous les experts, parce qu’il a comme projet de devenir un homme complet, un homme total, grand partout, fort toujours, élégant et meilleur que tous les autres, et même s’il ne l’est pas encore, rien que le fait de le vouloir lui semble le rendre supérieur à tous ces demi-savants, experts dans leur domaine, mais sans aucune érudition (qu’ils fustigent d’ailleurs par idiotie). Moralement, il veut être plus austère qu’un stoïcien ; spirituellement, son ambition est de dépasser les saints – d’être le plus grand que le monde n’ait jamais vu – ; intellectuellement, il veut tout savoir et même davantage ; physiquement, il veut un corps d’athlète.
Comme tous les matins, sa première action n’est pas de prendre son petit-déjeuner comme tous les autres hommes, non, lui commence sa journée en sortant une cigarette de son paquet, en l’allumant, puis en allant traîner sur son ordinateur. Déjà, à peine sorti du lit, toutes les ambitions auxquelles il s’était juré de travailler la veille se sont évaporées, et ne reste plus en lui que la trace de la misère humaine. La paresse d’un homme encore abattu par le sommeil l’empêche même de réaliser qu’il ne fait pas ce qu’il s’était pourtant promis de faire. Ce n’est cependant pas exactement un oubli, non, l’idée lui traîne encore dans la tête, mais loin, si loin de la surface de ses pensées, si loin de ses préoccupations immédiates, que c’est comme si elle n’avait jamais existé. A peine habillé, pas exactement en pyjama, pas exactement non plus en tenue correcte pour un homme de son âge, assis sur sa chaise, il lit, encore et encore, des choses inutiles. Les grands titres de la presse lui tirent des grognements, de satisfaction ou de dégoût, de colère et de haine parfois. Ne sachant que faire sur son ordinateur, puisque l’ayant allumé surtout par habitude plus que par nécessité, il réfléchit, cherche son prochain divertissement, traîne sur quelques forums, regarde quelques vidéos, perd du temps sur les réseaux sociaux dans de vaines polémiques. Une heure après s’être levé, son estomac le rappelle au monde réel : il est 13h, l’heure de manger, déjà. La paresse, encore, s’allume en lui lorsque son regard se pose sur son évier plein de vaisselle sale. Un dilemme. Faire la vaisselle, ouvrir le frigo, couper les légumes, cuire la viande, ajouter encore de la vaisselle qu’il faudra à nouveau laver ensuite, ou tout simplement se faire livrer une pizza ? Il réfléchit, longtemps. Son estomac, une fois de plus, réclame et, la paresse vainquant, il sort son téléphone et passe commande. Toujours sur son ordinateur, il attend que d’autres que lui travaille pour lui, et continue son odyssée virtuelle, vaine comme peut l’être tout voyage qui n’est pas intérieur et qui n’est pas non plus extérieur, voyage d’une passion à une autre, d’un vice à l’autre. Il sait que ce qu’il fait est futile, qu’il ferait mieux de travailler, mais il fait aussi de son mieux pour faire taire la voix de sa conscience qui l’empêche de profiter pleinement des divertissements multiples qui s’offrent à lui. D’un divertissement à l’autre, d’une activité à l’autre, mais toujours sans bouger de sa chaise, son attention frétille. La pizza arrive. Il pousse un grognement de fatigue en se levant pour aller jusqu’à sa porte, remercie le livreur, retourne à sa chaise et commence à manger, avec les doigts, à même le carton, pour laisser le moins de vaisselle possible. Le temps passe, le carton vide tombe par terre. Les doigts gras caressent le clavier. Le soleil illumine la pièce sans que cela n’attire le regard de l’homme fasciné par son écran. Le jour baisse. Les cigarettes s’enchaînent. Un message sur le téléphone : un ami qui lui propose de jouer aux jeux-vidéos avec lui. Il ouvre discord, lâche un « salut » froid et direct, s’en suit quelques phrases s’enquérant de la santé de l’un et de l’autre, puis le jeu commence. Il se finit. La discussion bien maigre s’achève, laissant derrière elle le souvenir d’une joie partagée et le sentiment de vide et de manque qui la suit. La nuit est déjà tombée sans que la chaise n’ait fait le moindre mouvement. Trois heures du matin, déjà. Le temps passe vite quand on ne l’utilise pas. Une cigarette, encore, puis c’est l’heure du coucher. Et dans son lit, Arnaud se remémore ce qu’il vient de vivre, cette journée vaine, si inutile, si futile. Il se dit que, peut-être, si c’est pour vivre ainsi, la vie ne vaut sûrement pas la peine d’être vécu. Se lever est un effort. Manger est un effort. Vivre est un effort. Il n’y a que le sommeil qui soit véritablement salvateur. La mort n’est-elle pas un sommeil seulement un petit peu plus long, sans rêve et sans espoir ? A ces pensées, son esprit embrumé se rallume, ses projets, sa volonté, sa vertu s’éveillent, et enfin, comme chaque soir, il dit encore, comme une espèce de leitmotiv, cette phrase qui résume sa vie entière et l’entièreté de ses espoirs : « demain… Demain, je changerai ! ».
Sans l’aide de Dieu cependant, que peut l’homme ? Tout espoir n’est réalisé que par Sa volonté. Le moyen le plus sûr d’agir est d’abord de prier, de demander à Dieu ce qu’il nous manque, de demander à Dieu de nous faire meilleur, plus grand, plus proche de Lui, plus fidèle. Car une fois que nous serons grand en Dieu, Dieu nous fera grand parmi les hommes de biens. Le seul homme total est le Christ ; les seuls hommes complets sont les saints.