C’est un récit fait de mémoire, il aura sans doute la coloration surréaliste d’une photo maladroitement retouchée. Je me souviens davantage des sensations et des sentiments éprouvés a ce moment la que des faits eux même.
Vous pouvez cependant avoir confiance dans ces premiers mots : il faisait extrêmement chaud. C’était une journée de fin du monde, un vendredi après-midi duquel on ne peut rien attendre. Les travaux en cours dans les immeubles en éternelle construction avaient cessés, le marché était vide, l’ambassade était bouclée. Ainsi en était-il chaque fin de semaine pendant plusieurs heures le temps que des centaines de milliers de fidèles n’accomplissent leurs rites.
Il fait évidement toujours chaud dans le désert. Mais rarement comme ce jour-là. Dés le matin, le soleil m’éclaboussa de son feu jaunâtre. Ces quelques heures d’ordinaire bénies par un peu de fraicheur, ces quelques heures qui me permettaient de respirer librement avant une longue et épuisante journée de travail m’avaient été enlevées. L’astre solaire c’était levé comme enragé, irradiant d’un feu cruel ce coin du monde déjà terriblement brulé. J’avais trainé mes pieds avec difficulté le long du boulevard, trébuchant dans le sable, ne sachant pas où regarder pour éviter d’être ébloui. La journée passa comme d’ordinaire dans mon petit bureau. Bien que la ventilation l’eût gardé, sinon au frais, au moins dans une température supportable ; j’avais l’affreuse impression au regard des maigres silhouettes voutées qui passaient devant mes vitres couvertes de poussière et de sable que régnait au dehors une chaleur sauvage, bien pire encore que celle que j’avais dû éprouver le matin même.
Je ne m’étais pas trompé : un vent brulant s’engouffra dans la petite salle à l’instant où j’en ouvrit la porte. Je dû faire un pas en arrière pour en atténuer l’assaut. Que les locaux arrivent à déambuler sous les assauts féroces du soleil ne me surprenait plus. Il y avait chez ces gens-là une volonté qui m’échappe totalement, tant dans leur manière de braver les éléments que dans celles d’éviter toutes contraintes humaines. Mais je ne me leurrais pas sur mes propres capacités. En aucun cas je ne devais quitter mon bureau pour le moment. Le lycée bien que désert à cause de l’appel à la prière était encore ouvert pour quelques heures, je décidais d’y rester pour profiter de l’air conditionné. Il ne me fallut que quelques minutes pour m’endormir, bercé par le bruit cyclique de la ventilation.
C’est à ma gorge que je dus mon réveil : une irritation me pris, si bien que je fus plongé dans une terrible quinte de toux alors même que je n’étais pas totalement réveillé. Quand mes sens furent à peu prés tranquilles, je vis qu’on avait coupé la climatisation : le lycée avait fermé ses portes, j’étais piégé dedans.
Cette situation ne me fit en fait pas grand effet. Je suis d’un naturel distrait, il est fréquent que je m’assoupisse dans un train et loupe ma destination, que j’égare mes papiers d’identités, que j’oubli mes clefs d’appartement dans quelques soirées. J’étais en revanche inquiet quant à l’état de déshydratation avancé dans lequel je me trouvais. Assommé par la chaleur qui avait envahit le petit bureau pendant ma sieste, tout mon corps était comme nappé de plomb. L’air passait dans mes narines en me faisant l’effet d’une dense poussière brûlante, ma gorge était serrée sur elle-même. Dehors, je pouvais voir l’affreux soleil traverser sans effort la vitre usée du petit local. Il me dominait complètement.
Je résolu de sortir pour aller trouver à boire. Heureusement pour moi le concierge, sans doute pressé de se mettre au frais dans la mosquée du quartier pour quelques heures pieuses, n’avait pas fermé les toilettes à clef. Par honnêteté je dois d’ailleurs préciser que le travail, quel qu’il soit, était rarement fait jusqu’au bout dans ce pays. Bref, je pu boire de tout mon sou.
Me voila à présent assis dans le sable, contre les commodités, dans l’ombre de celles-ci. La chaleur était toujours insupportable, mais j’étais hydraté et à l’ombre. J’avais le vague espoir que, la soirée tombante, une brise fraîche finirait par souffler dans la petite cour où je me trouvais.
Tout se passa extrêmement vite et extrêmement violemment.
Un vent brutal balaya le sable accumulé dans la cour de l’école alors que s’écroulait une ombre orangeâtes au-dessus de moi. L’air, jusque-là sec et brûlant, se chargea en humidité. Un premier grondement, assourdissant, retenti dans le ciel qui avait tourné au noir. Quelques minutes avant, il n’y avait pas un nuage pour faire de l’ombre, voilà pourtant qu’un déluge tombait sur ma tête avec autant d’ardeur que ne le faisait les rayons du soleil auparavant. Le paysage, jusque-là comme engourdit par la chaleur, reprit soudain vie. Les arbres se balançaient dans le vent, l’eau ruisselait de partout, dégringolant des murs, éclaboussant le béton et unifiant le sable en une marée marron. C’était un spectacle vibrant sur tout les plans, un festival de son comme de lumière. Plusieurs fois par minutes, des éclairs aveuglants déchiraient le ciel tandis qu’un torrent d’eau en proie a des vents contraires, sans logique ni rythme, se déversait sur le sol. J’entendais par-dessus le mur d’enceinte de l’école les pas pressés d’une meute de chiens courant sous l’effet de la panique. La scène prenait jusqu’à mes narines, les saturant de relent marin.
J’étais ébahie devant tant de puissance et de beauté. Malgré ma stupeur, j’eut la nette impression de revive. Mon rythme cardiaque s’était accéléré, si bien que j’étais maintenant essoufflé alors que totalement immobile. Je demeurais assis dans la boue, l’eau s’accumulant de plus en plus jusqu’à transformer la pauvre cour en pataugeoire.
Pendant un instant fugace, dont il ne reste rien aujourd’hui sinon ces quelques lignes, mon cœur d’athée compris pourquoi plusieurs fois par jours des hommes se rassemblent pour implorer la clémence de Dieu.