Les Balafrés
Qu’il est aisé de rire des Balafrés du haut de son piédestal imaginaire.
Certains errent dans les rues avec un but connu d’eux seuls, d’autres font remarquer leur présence par un chahut anormal ; nous avons tous des expériences avec ces pauvres diables qui font partie du décor. D’aucuns seraient même les emblèmes d’un lieu public dans l’esprit de certains, leur existence jointe à celle des pigeons que l’on élude du pied.
Car si rares sont ceux qui s’intéressent à eux, encore plus sont ceux qui écoutent ce que leurs balafres racontent. Dans une routine où la réflexion est pénalisée, la foule conclut bien vite qu’ils ont raté le train de la société puis prennent le leur pour aller travailler. Sûrement se pensent-ils à l’abri d’un tel sort, leurs propres failles cachées par des œillères innées. Reste que par conditionnement ou de naissance, le mépris n’est jamais loin de leurs jugements.
Et bien imprudents sont ceux qui sous-estiment la malice du sort ! Les mêmes qui oublient qu’avant d’être marginaux ils étaient, eux aussi, de classiques citoyens. Les mêmes qui ignorent que la déchéance se fait par étapes, et que l’on ne se rend compte du processus qu’une fois celui-ci achevé. Peut-être sont-ils persuadés qu’eux ils tiendront face aux bourrasques ? On le présume tous avant de sombrer dans l’œil. Ainsi, c’est avec cette attraction vers un état qui les répugne que la vraie tourmente commence.
Mais si aujourd’hui je me range du côté des altruistes, mon incompréhension a longtemps revêtu des allures de mépris. L’inconnu est mère de toute peur, et la peur collectionne bien des masques. Fragilisé, la bise s’est faite féroce, fouettant mon esprit dénudé ; j’ai alors senti mon train ralentir. Je me retrouvais dans la même antichambre que ces Balafrés que j’associais à un échec inné ou volontaire. J’ôtai donc bien vite mes œillères et réalisai qu’il n’en était rien ; que rien n’est tracé et qu’avec ou sans entrave l’on peut peiner à marcher droit.
Une fois le processus lancé, il tend à s’accélérer par la dualité des fronts. D’une part de nouvelles difficultés nous assiègent, et de l’autre le train doit continuer sa cadence qui nous semble de plus en plus infernale. C’est alors qu’en dépit de l’impasse, nous usons de stratagèmes artisanaux car une honteuse brume de société enveloppe ce tabou. Nous ne consultons pas, nous ne guérissons pas. Viens donc le nivellement par le bas dans des refuges qui deviennent nos tombeaux.
Pourtant nous croyons naïvement en la broderie du temps, nous remettant entre ses mains et le priant d’inverser le déclin. Et l’on finit par se sentir presque bien, pauvres diables dans ce jardin putride, à attendre que les fleurs éclosent. En dépit des leçons qu’il apporte, puissiez-vous ne jamais devoir y entrer.