Poème d'un mangeur de rêves
Dévorêve
Il serait fou de ne pas chérir ses ennemis.
Soyez sûr que pour eux,
Je ne représente aucun danger potentiel.
Je veux les voir heureux,
Et dans leur prétention habituelle.
Bâtissez donc cet avenir
Qui s’annonce si radieux !
Plein de projets à mûrir
Que je veux voir de mes yeux.
Car moi aussi je me nourris de rêves,
Mais je n’en ai plus guère de personnel,
Depuis que vous m’avez volé ma sève,
Pour vos propres besoins nutritionnels.
Ainsi les vôtres je compte dévorer,
En évitant le naufrage
Auquel vous m’avez destiné.
J’imagine toutes vos faces déconfites,
Pensant à votre vie banale,
Lorsque les échos de ma réussite,
Auront même atteint notre village natal.
De mon Odyssée s’écrit la première page,
Et je compte y dédier ma vie entière.
Un triomphe grandiose au bout du voyage,
Ou la même dépression routinière.
Mais je suis confiant !
À la Haine je me renforce,
L’avalant à un débit terrifiant,
Quitte à dessécher l’écorce.
Car il n’y a de source plus vivifiante que celle-là,
Troquant jusqu’au repos
Et au-delà,
Contre les désirs devenus vitaux :
« Laisse-moi t’aider à te venger, de vivre tu n’as d’autre raison,
Tes bourgeons sont glacés, quelle que soit la saison.
Regarde-les, comme eux ils sont heureux !
Je ne pouvais rêver mieux. »
Ainsi dans l’affreuse abondance de la Haine
Je me suis noyé,
Si bien qu’à leurs existences immondes
Me voilà lié.
Je suis devenu dépendant des êtres que je hais le plus au monde, et tel était le prix à lui payer.