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Evergreen

NatsumeSoseki
NatsumeSoseki
Niveau 10
28 octobre 2018 à 20:26:14

Yo les kheys. Je suis nouveau ici. Voici une petite nouvelle que je suis en train d'écrire. J'espère que ça vous plaira ! N'hésitez-pas à donner vos commentaires.

Chapitre 1
Ana – Café Nuage – 18 novembre 2018

Quand elle sortit de sa torpeur, elle vit que la jeune femme avait engagé la conversation avec l’homme d’âge moyen assis à la table adjacente. Une bouffée de muguet avec une note de citron : c’était le parfum de la propriétaire du café qui l’avait réveillée. Ana réalisa à cet instant que bien qu’elle fut une habituée des lieux depuis plusieurs mois déjà – elle s’y rendait tous les samedis, après avoir fait le tour du lac à la course –, elle ignorait jusqu’au nom de la charmante maîtresse des lieux. « La dame au muguet », décida-t-elle, voilà comment elle l’appellerait. Ce surnom avait quelque chose de délicieusement suranné, comme dans les dits des temps anciens.

« Et voilà votre café Evergreen, claironna ladite dame au muguet en déposant sur sa table un mug brûlant.
- Sempervirent. Le mot français pour evergreen est sempervirent », rétorqua Ana d’un ton sec, avant de le regretter aussitôt. Encore une fois, elle avait laissé échapper la première pensée qui lui était passée par la tête. Quand apprendrait-elle donc à se contrôler ? Qui connaissait ce mot désuet, à part quelques botanistes à la retraite, de toute façon ? Et puis, il fallait le reconnaître, « evergreen », ça sonnait beaucoup mieux. On aurait dit un mot inventé pour légender des photos sur Instagram.

Mais, étonnamment, son interlocutrice ne parut pas s’en formaliser. Elle se contenta de lancer à Ana un regard espiègle.

« Vous êtes écrivain ?, demanda-t-elle. Comme je vous vois souvent sur votre ordinateur et que vous connaissez des mots rares, je me demandais.

Ana partit d’un grand éclat de rire. Quand elle se fut calmée, elle entreprit d’expliquer la cause de son hilarité. Non, elle n’était pas écrivain. En fait, son métier se trouvait aux antipodes de celui de femme de lettre : elle était haut fonctionnaire ; ce qu’elle tapait avec tant d’ardeur, c’était des rapports sur l’activité économique de la région et la seule raison pour laquelle elle connaissait le mot « sempervirent », c’est qu’elle avait fait son stage de l’ENA à l’administration des eaux et forêts.

Ana avait l’habitude que l’on la laissât tranquille après un tel aveu. Les mots « rapports économiques » et « eaux et forêts » avaient un effet soporifique prouvé. Pourtant, la propriétaire – Ana appris au fil de la discussion qu’elle se prénommait Judith – ne montra pas la moindre marque d’ennui et la pressa même de questions précises. Cette manière de procéder rappela à Ana la technique de son kinésithérapeute, qui prenait soin de ses muscles endoloris quand elle préparait un marathon. En guise de palpation, Judith commençait par des questions ouvertes, puis, dès qu’elle avait trouvé un point névralgique, elle appuyait dessus avec force.

« En mesurant ainsi l’innovation, ne vous assurez-vous pas uniquement que les ressources sont allouées dans les règles de l’art, mais sans prêter suffisamment d’attention aux résultats concrets ? », demanda ainsi Judith, après avoir écouté attentivement les explications d’Ana sur l’ «état des lieux de l’innovation en France » qu’elle rédigeait. Une question pénétrante, qu’Ana s’était souvent posée. Heureusement, elle n’eut pas à y répondre cette fois-ci, car Judith, avertie par le tintement de la cloche de la porte d’entrée qu’un client venait d’arriver, se fendit d’un sourire gêné et se précipita pour prendre la commande du nouveau venu.
Tandis qu’elle regardait la jeune femme s’éloigner – laissant courir son regard sur sa cambrure, que mettait en valeur un jean d’un bleu très pâle –, Ana ne put s’empêcher de se demander qui était-elle vraiment. Elle ne correspondait pas du tout à l’image qu’Ana se faisait d’une tenancière de café branché. Dans l’esprit d’Ana, les propriétaires de ce genre d’établissement étaient soit des femmes rondelettes d’un certain âge qui gardaient jalousement le secret de leur recette de tarte au citron, soit des étudiants en philosophie qui avaient abandonné la fac et dont les vêtements étaient imprégnés d’une odeur suspecte de marijuana. Dans tous les cas, ils n’étaient pas capables de soutenir, au débotté, une conversation sur un sujet aussi technique. Enfin, Ana devait admettre qu’il y avait sans doute toute sorte de personnes qui décidaient d’ouvrir des cafés de par le monde et que cela n’avait, après tout, rien de si étrange. Pourtant, elle ne parvenait pas à se défaire de sa curiosité.

C’est alors qu’elle eut une idée. Il y avait, à l’étage, une petite bibliothèque dont les livres étaient mis à disposition des clients le temps qu’ils restaient sur place. Ana n’avait jamais eu de raison de s’y attarder. Il y faisait plus sombre et froid qu’au rez-de-chaussée et, au surplus, la pièce était si exigüe qu’on eut dit un grenier.

Une phrase était cependant revenue à la mémoire d’Ana qui l’avait décidée à s’y rendre. « Toute bibliothèque est la biographie de son propriétaire» avait coutume de dire son père. Il raffolait de ce genre de citations, qu’il déclamait généralement d’un ton péremptoire à sa famille après son troisième verre de whisky de la soirée.
« Quelque fussent les défauts de mon père – et ils étaient nombreux –, il y avait peut-être une part de vérité dans ses propos », pensa Ana, alors qu’elle gravissait l’escalier. Au fond de la soupente, se tenaient quatre bibliothèques de bois sombre. Par une lucarne, la pâle lumière de fin d’automne tombait sur les rayonnages.
Entre les bibliothèques et la rambarde de l’escalier, étaient disposées deux tables dont l’apparence bon marché tranchait avec l’atmosphère coquette du rez-de-chaussée. Sans doute Judith n’avait-elle pas investi plus que nécessaire pour aménager cette pièce où on allait rarement.

Ana parcouru rapidement les rayonnages, plissant parfois les yeux pour distinguer les titres dans la demi-obscurité. De prime abord, on aurait dit le contenu d’une caisse de livres d’occasion achetés au poids chez un bouquiniste pour décorer les lieux. Les couvertures criardes des best-sellers côtoyaient les tranches jaunes de la NRF. Pourtant, quelque chose dérangeait Ana. En y regardant de plus près, les livres populaires avaient l’air suspect. Ana ne suivait pas trop l’actualité littéraire, mais il semblait que chaque auteur dont elle avait vu la publicité dans le métro s’y trouvait représenté. Si Judith avait acheté des livres au hasard, il se serait certainement trouvé des auteurs grand public moins connus, ou à la frontière des genres. Or, ici, littérature pure et de divertissement se trouvaient strictement séparées, comme deux liquides de densités différentes.

« Le bruit et le signal ». Cette expression taraudait Ana depuis qu’elle avait commencé à examiner la bibliothèque, mais il lui fallut un certain temps pour se rappeler où elle l’avait entendue. Avant d’entrer à l’ENA, Ana avait étudié à Polytechnique, suivant en cela le cursus honorum classique de la méritocratie française. Ce concept, qu’elle redécouvrait pour la première fois depuis près de dix ans, provenait d’un cours de traitement du signal. Il s’agissait de séparer les perturbations environnantes, le « bruit », de la donnée transmise, le « signal ». Ici, les livres à la mode n’étaient rien d’autre que du « bruit », mais un bruit intentionnel, comme si Judith les avait achetés spécifiquement pour masquer ses goûts littéraires.

Mais si c’était vrai, quel signal Judith voulait transmettre à ses visiteurs – du moins à ceux qui faisaient l’effort de décrypter ses intentions ? Une couverture bleu ciel attira l’attention d’Ana. Le titre, « Infinite Jest », lut-elle péniblement, était imprimé en lettres claires, presque ton sur ton. Le nom de l’auteur, David Foster Wallace, en grosses lettres noires, tranchait nettement. Un livre complexe d’un américain torturé. Cela surprit Ana. L’auteur, célèbre outre-Atlantique, était presque inconnu en France. Elle-même n’en avait entendu parlé que parce qu’elle avait eut une relation à distance avec une américaine au lycée (elle ne put réprimer un léger sourire en se rappelant de la naïveté de ses premiers amours). Judith, qui n’avait pas le moindre accent anglais, n’était vraisemblablement pas d’origine américaine. En revanche, il était probable qu’elle ait vécu un certain temps aux Etats-Unis. A côté de ce gros ouvrage, presque écrasé par son poids, se trouvait un exemplaire de « La promenade au phare ». La juxtaposition du pavé américain et du délicat fascicule de Virginia Woolf avait quelque chose de comique, un peu comme un duo de Laurel et Hardy littéraire.

Elle passa encore une dizaine de minutes à parcourir la bibliothèque. La plupart des romans avaient été écrit par des auteurs à la vie particulièrement troublée. Cette collection si raffinée était le cri d’une femme en proie à une grande détresse émotionnelle. « Judith doit être à l’agonie ». Quand Ana se fit cette réflexion, elle réalisa que c’était la première fois qu’elle appelait la jeune femme par son prénom.

Elle s’apprêtait à partir quand un livre attira son attention. C’était l’un des rares à ne pas être un roman, mais un ouvrage académique intitulé « The creation of modern masculinity by the Hegelian State ». Probablement une thèse imprimée par les presses de l’université. Elle avait été abondamment annotée, remarqua Ana en feuilletant les pages. Bien davantage qu’un livre académique classique. La personne qui avait commenté cette thèse – et pour Ana, il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait de Judith, bien qu’elle eut techniquement pu se procurer le livre en l’état auprès d’un tiers – y avait à l’évidence accordé une grande attention. Elle l’avait labourée pour y semer sa propre pensée.

Quand Ana quitta enfin la bibliothèque et revint à sa table, son café était encore tiède. Cela rassura la jeune femme, qui avait perdu toute notion du temps et craignait que Judith eut trouvé son absence suspecte. Toute à ses réflexions, elle se hâta de terminer et de payer.

« Merci et j’espère que vous reviendrez ». Ana était en train de ranger son portefeuille quand Judith prononça cette phrase. Ana, prise au dépourvu, balbutia une formule de remerciement d’usage et s’empressa de quitter les lieux.

Peut-être que Judith souhaitait un bon départ à tous ses clients de cette façon et qu’Ana n’y avait jamais fait attention jusqu’à aujourd’hui. Ce n’était pas impossible. Pourtant, Ana aurait juré qu’un sourire, triste et fugitif, avait joué sur les lèvres de Judith. Comme si cette dernière avait voulu lui dire « je sais ce que tu as découvert, et j’espère que tu reviendras malgré tout ». Si c’était le cas, Judith n’avait pas de soucis à se faire.

L’esprit obsessionnel d’Ana, qui lui avait permis de gravir les échelons de la société autant qu’il avait nourrit ses névroses, la rendait incapable d’abandonner une tâche qu’elle s’était assignée. Et maintenant, sa mission personnelle, c’était de découvrir le secret de Judith.

ParkMan
ParkMan
Niveau 34
28 octobre 2018 à 22:24:22

Bonjour :noel:

J’ai bien aimé le style d’écriture, pas de formules hyper lourdes hormis quelques petites phrases que je ne vais pas relever ( purement subjectif ) et très très peu de faute d’orthographe :d) ( y avait à l’évidence accordé une grande attention... y a pas un E à accordé ? :(

Sur le fond, c’est sympa aussi, ça nous donne envie de connaître ce fameux secret mais je trouve quand même que Ana a pas grand chose à faire de sa journée si son seul but c’est dessayer de trouver un pseudo secret basé sur des conclusions subjectives et un petit peu étrange ( elle doit devenir enquêtrice :noel: )

C’est le seul petit truc qui m’a gêné, juste le fait de me dire que la meuf elle voit des bouquins dans une bibliothèque, en tire des conclusions de fou et veut percer le mystère, mais après tout pourquoi pas :oui:

Voilà j’attends la suite, un bon moment en tous cas :oui:

NatsumeSoseki
NatsumeSoseki
Niveau 10
28 octobre 2018 à 22:39:10

Le 28 octobre 2018 à 22:24:22 ParkMan a écrit :
Bonjour :noel:

J’ai bien aimé le style d’écriture, pas de formules hyper lourdes hormis quelques petites phrases que je ne vais pas relever ( purement subjectif ) et très très peu de faute d’orthographe :d) ( y avait à l’évidence accordé une grande attention... y a pas un E à accordé ? :(

Sur le fond, c’est sympa aussi, ça nous donne envie de connaître ce fameux secret mais je trouve quand même que Ana a pas grand chose à faire de sa journée si son seul but c’est dessayer de trouver un pseudo secret basé sur des conclusions subjectives et un petit peu étrange ( elle doit devenir enquêtrice :noel: )

C’est le seul petit truc qui m’a gêné, juste le fait de me dire que la meuf elle voit des bouquins dans une bibliothèque, en tire des conclusions de fou et veut percer le mystère, mais après tout pourquoi pas :oui:

Voilà j’attends la suite, un bon moment en tous cas :oui:

Merci :cute:

Pour l'accord d'avoir je crois pas. Je viens de vérifier, et avoir s'accorde avec le COD s'il est placé avant le verbe, mais pas avec le COI.

J'avoue, l'intrigue est un peu tirée par les cheveux :noel: J'essaie de faire tenir ça en une nouvelle d'environ 15/20 pages du coup je rush un peu des trucs. Mais c'est bien noté, j'essaierai de mieux expliquer les motivations d'Ana dans les prochains chapitres :oui:

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