Le 20 septembre 2017 à 10:31:15 Chimene_Azalee a écrit :
Chant d'une nuit d'été
Le silence de la nuit coulait tel un murmure parmi la frondaison. La forêt appartenait désormais au domaine des ombres, baignée dans la lueur argentée de la lune. Elle somnolait là, la Machinengewehr, dressée tel un chien à l’affût, dardant son canon à l’orée des bois. Les rayons nocturnes étincelaient sur l’acier bien huilé, comme sur la robe noire et lustrée d’un beau labrador. À la manière d’une meute, ses comparses s’alignaient le long de la lisière, prêtes à bondir sur l’ennemi. Sans un bruit, Hans me passa la gourde. L’eau avait un goût métallique, mais mon uniforme et mon casque à pointe devenaient durs à supporter en cette nuit chaude d’août mille neuf cent quatorze. Elle coula lentement dans ma gorge crispée par l’angoisse. L’appréhension de ma première bataille transformait mon corps en une chaudière ardente, et j’épongeai sans cesse mon front luisant de sueur.
« Ça va ? » s’enquit Hans.
J’acquiesçai silencieusement, torchant ma bouche avec ma veste. La chiasse me tordait les tripes, mais je faisais bonne figure. Mon fusil, chargé, baïonnette au canon demeurait à portée de main. Je sentais dans ma poche les derniers carrés de chocolat qu’il me restait dans l’emballage d’aluminium. Distraitement, j’en grignotais un, presque fondu dans la chaleur moite de la nuit.
« C’est un honneur que d’être servant de mitrailleuse, lui avait dit le Korporal Lehmann. D’autres gars se serraient battus pour avoir ta place. Tu comprendras quand tu t’en serviras. »
La bête somnolait, mais je savais qu’elle ne tarderait pas à aboyer à l’ennemi. Les longs serpents de balles venaient d’être fixés et nous attendions. Soudain, nous les vîmes arriver au loin. « Les boches n’attendent pas les heures légales de travail pour avancer, leur disaient leurs officiers, les boches, ils courent à Paris, car c’est ici que l’on trouve les plus belles femmes du monde, et l’on ne va leur laisser les prendre, hein ? »
Ainsi les Schangel avançaient péniblement nuit et jour, prêts à rejoindre leurs camarades au front, tandis que nous les observions sans le moindre bruit. La colonne de français n’était qu’une longue procession d’ombres dans le noir. À Berlin, on racontait qu’ils n’étaient qu’une bande de pouilleux braillards, rodomonts et indisciplinés. Mes yeux se posaient sur une troupe fatiguée, marchant l’échine basse. Inconsciemment, je me rapprochais de la Machinengewehr. Nous attendions le signal. Le coup de sifflet mortel, qui indiquerait le début d’une symphonie d’acier. Alors il retentit, il vrilla la nuit, strident. J’empoignais à peine l’arme que déjà les premières rafales de plomb fusaient sur nos ennemis, qui s’écroulèrent par dizaine. Les nitescences des coups et la fumée des mitrailleuses nous envahirent de toutes parts, clignotant dans la nuit et répandant une odeur âcre de souffre. Alors la mort fit trembler mes mains, sous le rugissement de mon canon. Des fusées éclairantes troublèrent la nuit, montant aux deux côtés du champ bordé par la forêt, et parvenant au sommet de leur courbe, ouvrirent leurs cônes blancs et s’épanchèrent comme des lys renversés. Je vis la masse grouillante d’ombres, et d’instinct, j’orientais le canon de ma mitrailleuse, Hans s’arrangeant pour que la ceinture de balle ne s’enraille pas. J’étais invincible derrière mon monstre d’acier, je distribuais la mort sans parcimonie. Cependant, inexorable, l’ennemi s’avançait vers nous, en dépit des pertes. Je continuais de tirer, les ombres devenant des hommes, aux pantalons rouges et aux vestes bleues. Le drapeau tricolore s’écrasa parmi les blés, le vent dispersa la fumée du canon, dévoilant encore et encore la marée d’hommes. Bientôt, je pus distinguer les visages de ceux qui voulaient ma peau. Je vis le sang gicler, je sentis les remugles d’agonie, les appels et les cris de ceux qui se mourraient, et toujours, dans mes mains, au bout de mes doigts, je sentais la mort qui se déchaînait. Au travers des flash lumineux, des cris, des corps démantelés, j’étais le chef d’orchestre d’une bien macabre ballade, distribuant des notes meurtrières. La mort ricanait en cadence avec les mitrailleuses. Je labourais le sol, faisant de la charpie des cadavres, et alors je sentis les larmes m’envahir. Je ne pouvais plus lâcher la gâchette, tétanisé, et toujours et encore, l’on mourrait devant moi dans des cris horribles. Je pleurais, et toujours la mort me secouait les mains, se gaussant de son rire en double croches. Je ne pouvais plus la faire taire. Je ne contrôlais plus rien. Un cliquètement, beaucoup de fumée. Un silence. La meute de chiens avait craché tout son plomb, et par-delà les bois, il ne restait plus rien, si ce n’était que les faces ravagées d’hommes, couchées dessus le sol à celles des étoiles.