"Dis quelque chose, gros."
Louis ouvre la bouche, la referme, la rouvre, soupire et la referme. Il fait un temps radieux, les arbres fleurissent, et les deux enfants rentrent chez eux en commentant le rare évènement auquel ils ont eu l'indicible chance d'assister.
"Sur ma vie ça me fait pareil, reprend Edmond.
- Le problème, c'est que ça me fait penser à trop de trucs et pas assez en même temps, explique Louis avec un ton d'excuse.
- Jme sens vide. Fatigué comme si le gros Jules m'avait coursé toute la nuit pour me mettre un coup de genou dans les boules."
Louis hausse les épaules.
"On s'en fout du gros Jules. Le gros Jules est une couille molle. Moi, j'emmerde le gros Jules !
- Ils ont déteint sur toi ou quoi, gros ?
- Ils m'ont inspiré ! Pas toi ? T'as pas frissonné en les voyant distribuer des fournées de patates de cuistot ?"
Edmond se caresse le menton sans y trouver de barbe pour gagner en crédibilité. Après quelques instants de réflexion, il répond.
"Je sais pas, gros. Je veux dire, c'était dément et tout, dès le début, quand Ils ont ouvert le bal je savais plus où donner de la tête, puis après j'ai pas compris mais j'étais toujours à fond, puis là Il a fini la première nouvelle et mon vocer a explosé, et l'autre a terminé l'autre mais après, et c'était renversant tellement c'était osé, et j'ai cru que le premier allait péter un câble, et Il a rugi de rire, et l'autre était soulagé, et là y a un con qui Les a traités, moi j'étais comme un ouf gros.
- Mais ?
- Mais peut-être que j'espérais un tout petit peu mieux. Entre un qui faisait le kakou dans l'arène pour faire crier les fillettes et l'autre qui a dormi les trois quarts du temps, c'était super cool, mais pas parfaitement parfait, tu vois.
- C'est parce que tu comprends rien, Edmond. Ils s'en battent les couilles de nous. Ils sont là-haut, Ils font leur vie. Ils ont même pas à poser comme des dieux, Ils savent qu'on les considère comme tels. Surtout celui avec la grosse bite."
Edmond opine du chef, vaguement convaincu.
"En parlant de Lui, il paraît qu'Il prépare Sa sortie.
- Ah, ça... T'as bien vu le dernier texte. Du grand art. Histoire de rappeler que c'était le meilleur, comme si on en doutait.
- Et il paraît (Edmond pouffe), il paraît que...
- Quoi ? Dis, il paraît quoi ? Pourquoi tu fais toujours ça putain de merde.
- Relaxe gros... Il paraît qu'il a commencé le grand nettoyage."
Là-dessus les deux compères éclatent de rire en se tenant les côtes.
"Oh, merde, fait Louis en cherchant son souffle.
- Imagine la tête des nouveaux, gros ! Ils vont pas comprendre !
- Ooooh meeeerde, hurle Louis. Ils vont dire, ils vont dire "modo pourquoi tu supprimes", et après ils vont dire "ah pourquoi tu fais ça", "ah c'est pour l'attention", "ah c'est pas logique" !
- Ils vont dire "c'est un menteur Il va rester sous couverture, c'est juste pour qu'on parle de Lui" ! Qu'on parle de Lui, gros !"
S'en suivent plusieurs minutes de fous rires entrecoupés de conjectures hoquetées sur ce "qu'ils vont dire". Puis Edmond s'assied sur le bord du trottoir, la mine réjouie, et essuie d'un revers de main les larmes de joie qui coulent le long de ses joues.
"Et le mieux dans tout ça, gros, c'est que nos mamans sont épargnées.
- Une prière pour Albert qui s'est sacrifié pour nous. Il a compris qu'un monde sans crime c'était pas possible mais qu'on pouvait choisir d'être un martyr pour sauver ses potes, et ça c'est beau.
- Un héros, affirme Edmond. Ils reviendront, pas vrai ?
- Faut jamais dire jamais. Ils pourront pas s'en empêcher. Un jour.
- Moi je suis patient.
- C'est une de tes grandes qualités.
- Ma mère elle a fait de la mousse au chocolat pour le goûter.
- Oh, dis, tu m'invites ? Vas-y putain, fais pas ton requin.
- Bien sûr gros. T'es léger comme une feuille, faut que tu engraisses.
- Le dernier arrivé c'est le frère d'Albert !"
Et les deux gamins de s'élancer sur la route pleine de soleil comme si leur vie en dépendait.