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Arnault

Pseudo supprimé
Pseudo supprimé 24 octobre 2016 à 11:14:11

C'est une nouvelle pour me défouler, autant vous le dire. Ça reste correct, mais c'n'est pas très délicat, mh ? Pour l'instant, elle est en pause mais un autre extrait pourrait suivre si ça vous parle. L'argot peut troubler au début mais on s'habitue !

__________________________

Je traîne la patte. Ma semelle est au-delà de l’usure. Elle bée si bien que mon godillot tire la langue. À chacun de mes pas, des gravillons s’y invitent par pelletées et me tarabustent la plante. C’est une manière plutôt incommodante de revisiter un trajet de routine. À mi-chemin, elle m’a déjà calciné l’humeur.
La partie de rami d’hier s’est achevée fort tard. Un bourgeois a fracassé la porte de notre bouge pour déclarer vouloir trépasser dans la joie, par l’abus de boisson. Nous avons démarché le bonhomme en faisant valoir notre compétence à l’endroit de sa première requête. Il n’a eu de cesse, alors, de veiller scrupuleusement à la deuxième. L’eau de vie s’est déversée par carillon successif de verres entrechoqués. Pourvu qu’il se bidonnât en notre compagnie, nous étions sûrs d’être rincés sans regard à la dépense. Cela va sans dire, nous étions plus collés à lui qu’une bernicle à son caillou. L’adage le dit mieux que moi : « L’alcool pourvoit à l’amitié. » Le malheureux nous a donc confié sa misère. Il s’est amouraché de sa maîtresse. À l’annonce de ses sentiments, la belle, un peu cruelle, lui a ri au nez et ne s’était, depuis lors, plus jamais ouverte à lui. Nous nous étions esclaffés. L’air grave, il avait semblé attendre de nous un brin de sagesse populaire. Alors, à la troisième bouteille de piquette, avec beaucoup d’à-propos, j’ai entonné ces quelques vers.

Au marché des girolles, la belle dame
S’était trouvé un drôle d’âne
Il la fourra, fourra, de toutes les manières !
Qui aurait fait honte à son père !
Mais le bon bourgeois,
Le cœur perdu !
Fût bientôt cocu
De sa dame, damne !
Par un crotale
Qui lui faisait,
Faisait chantonner la chorale !
La bourse, cependant, lui restait fidèle.
Un gentilhomme, sa complainte, entendit,
Et de sa joyeuse bande, fit des amis
Pour une fête qui fut bien belle !

Ses vœux ont été exaucés, il s’est éteint le sourire aux lèvres, dans les vapeurs de rhum frelaté.
Je me trouve donc bien éreinté ce matin. En sus du désagrément causé par mon godillot, un géant danse la gigue dans ma caboche.

Message édité le 24 octobre 2016 à 11:15:00 par Pseudo supprimé
Pseudo supprimé
Pseudo supprimé 24 octobre 2016 à 11:30:20

Peu importe, en vérité, car je serai bientôt de retour au nid. À un croisement où mon œil égrillard s'appesantissait, je tombe, en bifurquant, sur une vieille connaissance. Je dégrise sous le choc

L’homme qui se pavane, une poignée de badauds plus loin, est une calamité. Je ne sais comment vous le dire sans avoir l’air mièvre ou chevaleresque.

Le truand, vous pourriez le secouer comme un sac, lui plier les côtes, lui péter les genoux, les dents, la gueule, mais, avec un peu de bonne volonté, vous pourriez toujours vous rabibocher. Mais si vous vous avisiez de mettre en doute la vertu de sa mère, vous feriez bien de surveiller vos arrières, car il n’aurait de cesser de vouloir vous cravater la langue. Cet homme a bafoué la dignité de ma très chère mère. Il se nomme Arnault. C’est un homme mûr, de grande taille et toujours vêtu sobrement, qui accepte volontiers les invitations cordiales à diner pour entreprendre les femmes mariées sitôt l’époux parti. Cette manie pourrait lui valoir nombre d’ennemis, mais il n’en est rien. Il se dégage de lui, bien malgré son visage ordinaire, un charme et un aplomb qui tiennent tout entier dans ses yeux. Ils sont d’un bleu profond, capables, à tout instant, de fixer avec intensité l’objet de sa conquête, de fondre sur lui et d’y coller ses grandes mains aux doigts fins et longs comme les appendices d’un calamar. Et aux donzelles donc, de succomber à la viscosité de ses assauts et de s’assurer de la fréquence de ses visites en faisant la promotion de sa probité, qu’un visage de bon aloi ne dément guère.

Nous sommes le septidi. Il règne dans la place une joyeuse agitation, un brouhaha fébrile. Elle est bondée de flâneurs et de marchands qui rivalisent de formules pour racoler la clientèle. Le marché est toujours l’occasion pour les commères d’alimenter leur répertoire de prodigieux récits. On entend, çà et là, les apostrophes destinées à leur prochaine victime, dont elles tirent, du malheur, une source inépuisable d’inspiration. Des senteurs maraîchères se mêlent aux effluves moins commodes de poisson et triperie. Je vois nombre de nez se plisser lorsqu’à un détour malheureux, ils se font surprendre par les relents fétides d’un va nu pied venu quérir la générosité populaire. Bien maligne la manœuvre, car c’est au marché que les bourses se délient afin de paraître mécène en public. On y voit des vagabonds, les pognes pleines de fifrelins, arborer des sourires obséquieux, et faire de la politesse. Sous couvert de protéger la populace et veiller au respect des lois, des agents du guet en costume d’apparat fringant exercent leur pouvoir d’intimidation. Chacun crache au bassinet, même les clochards qui, parfois, se rebiffent. Sévit également une bande de sirops des rues déguenillés que je reconnais aisément à leur museau barbouillé de poussière et leur air chafouin. Ils guettent le moindre impair pour chaparder à l’étalage, puis s'envolent comme une nuée de moineaux. Je ne dédaignerais pas, pour le fruit d'un vol, leur administrer une claque à vocation éducative. Personne n’y trouverait à redire et la faim me tenaille, mais je ne m'y résous guère. Le geste est bien trop mesquin.

Car dans les faubourgs, les miséreux sont monnaie courante. On estime donc le dégourdi, le zig avec du ressort, le bonimenteur. La vergogne ne les encombrent pas tant que la croustille les attends. Ceux-là restent sur leurs pieds, au contraire des avachis qui crève la gueule ouverte contre un mur, dans une indifférence de façade. Croiser un corps sans vie au détour d'une ruelle, ça vous fouette le sang du besogneux. Il s'en retourne au travail avec plus d'ardeur. C'est ainsi ; seuls les moutons attendent que l'herbe pousse.

En ce moment même, Arnault déploie ses atours auprès d’une poissonnière dont la carrure ne jurerait pas à la foire aux bovins. La vilaine semble goûter à ses calembredaines, car les vibratos de sa gorge déployée, par ondes se répercutent à ses tétasses, certes volumineuses, mais de fâcheuse apparence, qui menacent de déborder de son corsage. La mocheté en joue, bien sûr. Elle multiplie les mouvements brusques pour initier les secousses de ses adipeuses mamelles. Je ne suis pas de nature délicate, mais le spectacle est assez écœurant. Arnault semble néanmoins y trouver son compte ; il se rince l’œil à foison.

Un mouchoir sur le bec, sans douter pour se prévenir des miasmes, le gigolo bientôt se lasse et prend congé. Je le suis en prenant soin de ne pas me découvrir. De peu il s’en faudrait pour que le poisson ne s’enfuie. J’escompte qu’il ait toujours en tête mes menaces. « Si je te croise près de chez moi, je te le jure Arnault : je t’étripe de mes mains, » avais-je balancé crânement, avec ma voix de fausset. Cela l’avait peut-être fait sourire à l’époque, mais il en ira autrement maintenant que la jeune pousse est sortie de terre. Désormais, je suis un homme dans la force de l’âge, et lui un vert galant sur la fin.

Pseudo supprimé
Pseudo supprimé 24 octobre 2016 à 13:26:01

"Il la fourra, fourra, de toutes les manières !"
C'est très cru, vraiment.[[sticker:p/1lmk]]

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