Dans le bar enfumé, embrumés d’alcools, on se croise, on se bouscule. Hordes de jeunes anonymes, on dilue l’absurde du monde avec un peu de bière. Au fond, un groupe d’amis rient aux éclats, parlent forts ; derrière eux, un couple de trentenaires s’embrassent langoureusement. Là-bas au comptoir, un type essaye d’aborder une femme bien plus jeune que lui. Il est débraillé, il a le regard qui cri de solitude, car parmi les gens il est seul. Ici on s’amuse, on rit, on boit, et pourtant chacun est seul dans son ivresse. Nous venons en tant que corps assoiffés, nous ressortons en tant que simples regards incertains, incapables de fixer nos yeux sur les choses, et là nous comprenons. Le monde nous apparaît tel qu’il est ; les objets sont des couleurs aux contours vaporeux. Un tableau impressionniste, un Van Gogh mouvant dans la nuit. Alors je bois, vous comprenez. Je recouvre l’absurde toile du monde de quelques coups de pinceaux imbibés de rhum ; et l’absurde s’efface derrière la joie, l’ivresse, et quelques amis bien choisis. Contre les droites et les segments rectilignes, le flou artistique : au moins, on y trouve ce que l’on veut.
Ça se met soudain à parler politique, longuement à parler politique, à vouloir refaire le monde, mais un dernier p’tit canon, d’abord. Et que ça braille, et que ça gesticule, à droite et à gauche. Ça se rentre dedans, ça manie la rhétorique à coup de phrases bien tournées, des coups de massues qu’on assène à l’autre et à son moi-parlant. Combat de moi-parlants, et le moi-pensant peut bien aller se faire mettre. Ce n’est que masturbation intellectuelle, tout ça ; alors je me ressers un verre, histoire d’aller, avec l’eau-de-vie, eau-delà de ces égoteries. L’alcool me monte à la tête, alors, enfin, je me mets à parler. J’y mets la forme, évidemment. Je leur explique, moi, ce que je pense de toutes ces cochonneries qu’on appelle idéologies, la droite et la gauche, je leur explique que de toute façon plus personne n’y croit, pas plus qu’au Père Noël, d’ailleurs, et que, d’ailleurs encore, la seule différence avec ce gros bonhomme, c’était surement que le Père Noël n’avait jamais causé de génocides, lui, à traîner les gens dans des chambres à gaz à cause d’un bout de peau manquant au bout du sexe, ou bien à forcer des familles misérables à marcher sur des centaines de kilomètres pour la gloire du Chef, ô Grand Chef, vénéré sois-tu, et guide nous dans cette errance, donne un sens à ce ballottage incessant — les idées et l’engagement politique ne sont plus possibles de nos jours, la jeunesse ne croit plus, enfin ne veut plus croire, et pourtant nous avons besoin de croire, les médias nous assassinent, et puis, de toute façon, nous ne sommes qu’une goutte d’eau, à quoi bon, à quoi bon, nous sommes seuls, notre action n’aura aucun impacte sur le monde, les médias nous assassinent, et puis —
Je vomis toute ma rhétorique dans les toilettes du bar ; une magnifique giclée orangée, des grumeaux noyés dans l’alcool. La lumière clignote légèrement au dessus de ma tête, et émet un faible grésillement, comme pour accompagner les tambours qui tonnent dans mon crâne tandis que je tangue dangereusement. Quelques filets de baves dégoulinants de mes lèvres, je me sens pitoyable et ridicule. Alors, j’ai envie de partir, j’ai envie de créer quelque chose face à mon impuissance insoutenable, et à cette impression de perpétuellement brasser du vent. Je rentre, j’écris, et puis quoi ? On couche les mots sur une feuille comme on couche une catin dans un lit. C’est un travail indécent, l’écriture, mais terriblement hypnotisant. On laisse notre amour-propre sécréter en des mots mensongers tout l’amour que ce dernier se porte ; et ces mots-là mentent toujours, ils puent la vanité, ils transpirent l’arrogance. Et les gens payent pour qu’on leur mente, ô ridicules idiots, oui, ment moi, dis moi comme la vie est dure, dis moi tes souffrances, et à travers ta parole, parle moi de moi, laisse moi contempler ma propre vanité. J’essaye, mais ça n’est pas fructueux. Les mots ne coulent pas, ils m’échappent, et j’ai l’impression que c’est une entreprise vaine. Qui suis-je, pour écrire, moi, homme du vingt-et-unième siècle, alors que tout à été dit et que tout a été fait, en mieux, par ceux qui étaient là avant ? Et pourquoi eux ont-ils le droit, les Hugo et les Romain Gary, d’exalter leur personne, sans que ça ne soit indécent ? Pourquoi suis-je indécent, moi ? Je laisse retomber le stylo sur la feuille presque vierge, gribouillée de quelques mots inutiles, et je décide de faire un tour dehors, un dernier tour de piste, peut-être.
La lune, l’œil voilé, et son regard inquisiteur sur mon front. Dans ma tentative de vaincre mon ego, j’ai échoué. Le vent froid à travers mes cheveux et sur mes joues sèches. Et dans la lointaine fuite de la nuit, des masses sombres, colonnes montagneuses, semblent jaillir du font du lac, ce néant d’encre. Je dessaoule. Rien à dire. Rien à faire. Et puis, au bout d’un long moment, j’ai bougé. Mes articulations engourdies par le froid ont tressailli, les coquines, déjà habituées à leur future raideur, comme si elles attendaient avec impatience ce jour où ils me mettront en boîte et me laisseront pourrir sous une parcelle de terre, oublié de tous et n’ayant pas marqué le monde. Sur l’eau, mon reflet se déforme au grès de l’onde, prenant tantôt des dimensions magnifiques, tantôt un aspect horrible. C’est un gouffre, plein à craquer d’une eau noire et épaisse. Je voudrais me jeter dedans. Et expirer, enfin, dans l’encre ; regarder les bulles de vie s’éloigner dans leur lente ascension, laisse mes muscles geler et doucement s’endormir, sans peurs ni craintes. Et, si la pêche aux ultimes pensées s’avère fructueuse, peut-être remonter, et tenter de vivre.
C’est peut-être bien de ça, qu’il s’agit – tenter, et se contenter de ça.