Interlope
C'est ma sensation favorite.
Je suis dans mon lit, entre deux mondes. Elle dort déjà, à côté de moi. Son souffle, doux et monotone, m'accompagne vers ce lieu magique. Je suis au bord de la frontière. Mes paupières s'alourdissent et les mots deviennent des formes, ils perdent leur sens, ils se vident de leur substance, comme un fluidifiant vers une nuit d'un noir d'encrier.
C'est un roman qui se passe loin d'ici, loin dans le temps. Sur la même planète, mille ans plus tard, à plusieurs milliers de kilomètres. Paysage rocheux, montagneux... très loin d'ici. Une espèce humaine en voie de disparition. Une terre décimée, holocaustée pour de bon. C'est si proche. Ça ressemble. Entre les deux mondes, l'isolation est anedoctique, comme ce plancher minuscule qui me sépare des deux ronfleurs du dessous. Quatre-vingt quinze décibels devraient me parvenir par les tuyaux et les conduits de l'ancienne cheminée, mais je n'entends rien.
Eux, depuis longtemps. Elle, à côté de moi, disparaît à son tour. Le voyage est temporel, spatial et mental. Ce n'est pas que de la fiction parce que nul n'est allé aussi loin pour l'envisager l'avenir ainsi. C'est une certaine vision de la réalité, couchée sur papier. C'est la réalité et elle est là, elle me tend les bras, elle m'accueille dans cette dystopie en pages jaunies, à l'odeur forte, chargée d'histoire.
Un sursaut. Extrême vigilance. Ça peut être dangereux, de se faire happer ainsi. Il y a des risques de non-retour. Et si tous ces bâtiments, toutes ces créatures venues d'une planète lointaine, façonnées par mon imaginaire, s'imposaient à mon corps ? Je me sens bien lorsque je lis parce que je suis en sécurité et parce que la torpeur de mon existence rend les péripéties de cet humain du futur terriblement délectables.
Il ne faut pas jouer avec le feu. Il faut respecter la fiction comme on respecte la puissance d'un fusil-mitrailleur. Mes mains sont lourdes, enfourmillées, et pourtant je dois lutter. L'auteur et moi sommes du même côté, c'est pourquoi je dois le soutenir, lui et tous ses êtres de papier.D'ici, je peux être impartial, je peux admirer chacun de ces personnages. À l'intérieur, il faudrait choisir un camp, ou ouvrir une nouvelle voie... mais ce ne serait pas respectueux, vis-à-vis de l'auteur... aussi méprisable soit-il !
C'est précisement pour cette raison que j'ai commencé à écrire. Par respect. Ou par manque de respect. Voilà pourquoi il m'est de plus en plus difficile de lire. Ce n'est pas difficile, c'est éprouvant. Éprouvant comme une profession de foi. C'est dans l'éprouvement que réside la plus immense des fiertés. Alors j'y arrive, je pérpetue la tradition fondamentale, celle qui a fait de notre monde ce qu'il est aujourd'hui. Et je transmets à mon tour. Je vis dangereusement !
Je suis étendu dans l'herbe fraîche. Mon cheval pleure, renversé par ce rude choc. Une ombre gigantesque se profile sur moi, ma peau se couvre de frisson. Il est là, immense, au moins trois mètres. Ses os-paupières forment une expression que je ne peux pas comprendre.
Elle m'a donné un coup de pied dans la cuisse. Le livre est étalée sur mon torse. Je transpire. Sauvé. De justesse.
J'éteins la lumière.