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Arcanes

Ostramus
Ostramus
Niveau 33
04 mars 2016 à 19:12:40

Arcanes

Avignon - 1349

Dans la froideur du crépuscule, une brume montait, drapant la plaine d’un voile opaque. Les cadavres s’entassaient dans une crevasse, attrapant les derniers rayons du Soleil dévoré par l’horizon. Un prêtre ouvrit un livre, et malgré l’horreur et l’obscurité naissante, il dispensa quelques paroles sacrées. Pendant un moment, tout fut immobile. Puis, après une courte hésitation, les rares vivants précipitèrent leurs torches parmi les carcasses. Alors que les flammes serpentaient entre les membres tordus, une forme émergea dans la pâleur du soir. Des yeux brillants dominaient une silhouette enveloppée d’une cape tourmentée par le vent. Ses lumières versatiles se confondaient presque avec les étoiles. Le prêtre et ses compagnons le considérèrent avec peu d’intérêt, misant sur la curiosité de l’inconnu et l’oublièrent en plongeant leur attention dans les flammes qui semblaient tracer des runes sur l’ardoise noire des cieux.

Les tentacules de lumière gagnèrent toutes les dépouilles, et déjà, le vent propageait la pestilence pour napper les ténèbres du parfum de la mort. Le prêtre voulut porter son étole au visage, mais l’effroi le figea. L’inconnu s’approchait d’un pas lent et altier. Son impérieuse silhouette accrocha les rayons des étoiles dont l’éclat adamantin sourdait à travers les couches mouvantes du brouillard. Nul ne tenta de le retenir, pour le regarder, interdit, s’avancer dans le brasier avec résolution. Les flammes s’emparèrent de sa cape pour la consumer avec allégresse avant d’engloutir totalement l’individu. Le prêtre suivit des yeux la haute silhouette grimper au bucher parmi les tourbillons incandescents qui tantôt la dissimulaient à sa vue, tantôt la révélaient. Il serra sa bible et psalmodia des incantations qui se perdirent dans l’air vicié.

L’homme peina à gravir l’amoncellement de corps putride dont la pestilence l’accablait davantage que la chaleur calcinant sa tenue. Ses chevilles se tordaient et son dos s'arquait, les flammes liquéfiaient ses entrailles et transformaient sa peau en lambeaux. Toutefois, il finit par gagner sommet de l’ouvrage morbide qui dominait la plaine mangée par l’obscurité. Il observa le ciel avec lassitude et hissa ses mains vers la voute d’encre. Une vive lueur déchira le ciel tel un astre naissant, et le feu se mua en une tempête iridescente. Le prêtre et les pauvres hères en présence furent happés par le cataclysme, et n’eurent pour glas que l’écho d’un rire sinistre. Puis, la blancheur de ses os se noya dans la fournaise aveuglante et, tel un spectre regagnant le néant, il disparut.

Quand le jour chassa la nuit, la désolation régnait sur cette fraction du monde. Un mince manteau de brumes loqueteuses nimbait la plaine désormais sans vie. Les dernières braises achevaient de ronger les éclats d’os et de dents au fond d’un large cratère fumant. Une brise discrète se hasarda au matin pour venir effleurer les roches brûlantes et révéler le phénomène. Courant sur la terre ravagée, de la chair grouillait et du sang lézardait le tapis de cendres. Les fragments putrides se condensèrent à une masse informe et bouillonnante. Des ossements rampèrent sur le sol, animés par l’absurdité, et lentement, assemblèrent un squelette. La substance sanguinolente l’engloutit pour reformer des bras, des jambes, et revêtir la nouvelle silhouette d’une peau fine et pâle.

La mort se dissipa à l’instant où le Soleil se libérait de l’horizon pour inonder la fosse d’un éclat rare. Le temps suspendit son vol, et le silence le plus absolu annonça l’improbable renaissance. Le corps inspira, ouvrit grand les yeux et détailla ses mains neuves avec consternation. Il se hasarda à faire quelques pas, et se présenta au jour sans triomphe.

À nouveau, la mort l’avait ignoré pour perpétuer son supplice au sein des vivants.

pyro29
pyro29
Niveau 10
04 mars 2016 à 20:01:24

Lu. J'ai adoré, le style est très agréable, avec un vocabulaire riche et de très belles images. J'ai pas grand chose à dire sur le fond, je ne sais pas si tu compte approfondir le personnage ou si ce texte est un one shot.
C'est la première fois que je te lis, ça donne envie de continuer. :)

ggiot
ggiot
Niveau 10
04 mars 2016 à 21:20:39

Lu !

"dans les flammes qui semblaient tracer des runes sur l’ardoise noire des cieux."

C'est un peu trop imagé pour moi, ton texte en est déjà blindé (d'images), là c'est peut être un peu lourd.

"le vent propageait la pestilence pour napper les ténèbres du parfum de la mort"

Je ne sais pas pourquoi, j'aurai mis "d'un parfum de mort". Je trouve ça plus fluide et pertinent. Non ?

"il finit par gagner sommet de l’ouvrage"

Il manque le "le" ?

"Puis, la blancheur de ses os se noya "

La transition avec la phrase précédente est difficile, du fait que tu parles du prêtre et des pauvres hères, puis reprends ta phrase avec "ses os", on se demande un instant "à qui ?".

"Un mince manteau de brumes loqueteuses nimbait la plaine"

C'est la même image qu'au début du texte, quand la nuit se lève, seulement ici, c'est le lendemain matin, donc cette indication ne marque pas de changement particulier, c'est dommage : l'ambiance est la même (on ne voit pas le temps passer avec la météo, or c'est le but de cette phrase).

"Les fragments putrides se condensèrent à une masse informe"

:d) "en une masse informe" ?

Tu répètes le mot "silhouette" et "mort" dans ton texte, et comme il est court, on le voit tout de suite. Il y a peut être moyen d'y remédier. Tu insistes aussi beaucoup sur l'ambiance générale, en répétant les mêmes motifs à plusieurs reprises : la pestilence, la lumière, la froideur, ... c'est un peu lourd dans un texte qui se veut, encore une fois, plutôt court. De même, tu utilises deux fois l'image des étoiles accrochées par l'homme mystérieux.

Voilà qui m'intrigue : comme Pyro je me demande si c'est un OS. Notamment de par le détail de la ville d'Avignon et de l'année. Doit-on chercher le rapport par nous même ou c'est une nouvelle que tu nous écris, dans laquelle tu développeras des réponses ?

C'est pour moi un peu forcé sur les images, j'aurai peut-être préféré une narration moins "poétique".

Merci pour le texte !

FatuiteR
FatuiteR
Niveau 10
05 mars 2016 à 13:51:33

Lu.

Alors, le texte est bon, très travaillé, malgré quelques petites coquilles citées au-dessus. Néanmoins, j'ai eu du mal. J'ai du mal à cerner le problème, mais je pense que ça vient en fait d'un côté "rigide" de la narration. Le ton est très neutre, ce qui est étonnant, étant donné que le fond laisse beaucoup d'espace sur ce point, entre le dégoût, l'horreur, la surprise. La surabondance d'images m'a aussi donnée cette impression. Comme si elles n'étaient pas là pour exprimer une idée, un sentiment, ou quoi que ce soit, mais simplement parce qu'elles doivent être là, un point c'est tout. Ça participe au sentiment de travail qu'on sent dans le texte, mais d'un autre côté, ça le dénature aussi beaucoup. C'est dommage.

Message édité le 05 mars 2016 à 13:52:15 par FatuiteR
Bathyraja
Bathyraja
Niveau 2
06 mars 2016 à 10:04:20

Lu.
Niveau style :
Texte très travaillé, un peu trop peut être au détriment de la fluidité. J'aime ton emploi de mots plus "rare", j'aime moins l'agencement de tes phrases qui rend parfois la lecture compliquée. Le premier paragraphe, par exemple : il m'a fallu relire plusieurs fois pour comprendre que si les prêtres ne s'intéressaient pas à l'inconnu, c'était parce qu'ils le prenaient pour un simple passant/curieux. D'abord parce qu'on nous parle de rares survivants, donc j'aurais imaginé que tous ceux qui sont présents se connaissent plus ou moins. Ensuite l'emploi de l'expression "miser" sur la curiosité sous entend un calcul, un paris, donc un acte conscient et réfléchi, qui n'a vraiment pas sa place ici où j'imagine que les prêtres ont eu un seul regard et se sont ensuite désintéressé de l'inconnu en le prenant pour un passant comme les autres... C'est un exemple, il y en a d'autres.
Est-ce raté pour autant ? Clairement pas, le style est intéressant, ça demande juste un peu de travail pour éliminer tous ces points d'achoppements.

Niveau fond, le texte a l'air très sympa. Une introduction mystérieuse et mystique, un inconnu apparemment tout puissant mais qui maudit son immortalité... si c'est le narrateur; ça promet.

Reptilovitch
Reptilovitch
Niveau 10
07 mars 2016 à 11:30:20

de la violence graphique, c'est assez rare chez toi.
Un texte historico-horrifique sur la mort, la renaissance et pour la première fois, chez toi, un texte qui ne fait pas sens.
Le côté purement descriptif de ces quelques lignes appui le côté suggestif de ce récit qui ne peut être qu'un prologue. En tout cas ça me surprendrait qu'il s'agisse d'un one-shot. ça aurait pu fonctionner en one-shot si tu avais un peu mieux théorisé à propos de ta "cosmogonie" (?) via des dialogues ou des lignes purement narratives.
Le contexte de la peste noire est pas mal, ça peut introduire des thèmes telle que l'auto-régulation de la planète et des espèces qui l'occupent. Ou va-t-on sous-entendre que ce virus a été créé de toute pièce ? Et qui est cet homme mystérieux, qui se reforme tel un parasite venu d'ailleurs ?

Donc du coup, suite, t'as pas trop le choix :-)

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