Baltimore Point
- Al' a décroché ! Je répète, Al' a décroché !
Kervin serra les poings, et dans son casque, sa bouche se tordit en une vilaine grimace.
- Merde !
Le premier de cordée sentit les mouvements du long morceau de composite filer entre ses doigts, tandis que les dix suiveurs retaillaient la corde. Machinalement, il défit et refit plusieurs nœuds, avec une habileté commune à tous les membres du groupe. Vingt longues années à arpenter les sommets du système de Rigel, à planter un peu partout le drapeau de leur victoire sur les terres hostiles et glacées des plus hautes crêtes, des plus abrupts rocher, sans jamais faillir. Pour la gloire et pour l'honneur du magnat qui les soutenait financièrement.
Pas un mort en vingt ans. Jusqu'à hier.
D'abord, Joseph et sa chute de sept-cent mètres dans un moulin, près du haut du glacier de Mac Milan. Kervin entendait encore son cri, interminable, durant cette chute au creux de la glace. La cordée avait repris, et deux heures plus tard, Stanislas était emporté dans une avalanche monstrueuse. La corde avait cédé, et sans cela, tout le groupe aurait été entraîné dans le flot blanc et mortel de la coulée de neige. Et ce matin, peu après la reprise, sur cet aplomb vertigineux qui coiffait une crête au vent, Al' venait de dévisser. Kervin en ignorait encore les raisons, et il n'osait pas demander.
Le pic identifié comme 39°17'N-149°58'W tuait les hommes de la cordée.
En fermant les yeux, Kervin espérait échapper encore un temps à la réalité. Ils n'étaient plus que dix à tenter de rejoindre le sommet, établi à onze-mille deux cent-douze mètres, un dôme brûlé par les vents d'altitude, et qui portait le nom rêveur de Baltimore Point.
Baltimore Point, comme le souvenir d'une vieille ville de la Terre, un souvenir à ce monde brisé, ravagé par un conflit voilà plusieurs siècles. Le magnat voulait qu'ils soient les premiers, les heureux élus à arriver au sommet de ce monde, une dent de glace acéré qui miroitait sous le soleil bleuté de Rigel. Un dernier sommet, avant une retraite au calme luxueux, au silence confortable, au mirage d'un repos bien mérité.
Mais Baltimore Point avalait les unes après les autres les cordées qui s'y aventuraient. Toutes partaient du même camp de base, Ulukumitsqi, un méplat protégé des vents dominants par une gigantesque falaise. De là, à deux-mille sept-cent dix mètres d'altitude, un trajet entre combes et ravines, crêtes et pics attablés autour du sommet maître. L'IA embarqué avec Kervin avait calculé le même itinéraire, la voie classique qui empruntait les chemins les moins inaccessibles, et évaluait l’ascension à douze jours.
Voilà quatre jours qu'ils étaient partis du camp de base. Il restait encore huit journées pleines avant de pouvoir espérer se présenter au sommet. Mais déjà, Kervin se sentait incapable d'avancer. Perdu, il plaçait un pied devant l'autre, jusqu'à la sécurité relative d'une terrasse envahie de neige fraîche. Il s'y assura, laissant les autres membres de la cordée arriver. Lorsque tous eurent trouvé refuge sous la corniche glacée, il tenta de reprendre ses esprits.
- Une tempête se prépare, énonça sinistrement Jerkin, le météorologue du groupe. Et sur Sept, elles ne sont pas des plus douces. Ce que nous avons essuyé comme vents n'étaient que des brises d'été.
- Qu'en penses-tu, Jerkin ? Demanda avec calme le meneur.
- On a eu trois morts. Les conditions sont clémentes. On ne peut pas monter à Baltimore Point. C'est un défi impossible à relever !
- Le groupe de O'Farell est arrivé jusqu'à Promontory Valley à cinq jours d'ici. Ils étaient au pied de l'ascension finale. Nous pourrions aller jusque-là et…
La voix rauque de Barley résonna dans les casques de chacun.
- Kervin, je suis vraiment désolé mais… Nous devons arrêter. Déclarer forfait. Le vieux sera furieux, mais nous sauverons notre peau. Il sait pertinemment que Baltimore Point est un sommet inviolable. Vingt-six expéditions, vingt-trois qui se sont perdues corps et bien, trois qui sont revenues, et partiellement. Il n'y aura pas de honte à échouer.
- C'est le rêve d'une vie, murmura Kervin.
- Tous les grimpeurs, ajouta Barley. Mais les rêves ne sont parfois pas plus que ça, des rêves. On a déjà trois morts. Inutile de gaspiller des vies. Si nous revenons vivants…
La terre trembla. Kervin se plaqua contre la paroi, lança ses senseurs, et devint livide.
- Une avalanche. Elle dévale depuis le sommet. Mille mètres… A couvert !
Il n'eut pas le temps de faire le moindre mouvement. Son regard fixa pour l'éternité celui de Barley, celui de chacun du groupe, à la limite de la terrasse.
Et tout le blanc qui les masqua à jamais, dans les entrailles de Sept.