Le lac bleu
Un cri perça la nuit. Il redressa la tête. Jour. La frayeur laissa la place à la confusion.
Il s'était assoupi au pied d'un pin desséché par les vents de fin d'été. Le chant des cigales embrumait son esprit. Il passa une main sur son pad, consulta les dernières données. « Non, tu n'es pas en retard. La permission se termine à dix-huit heures », pensa-t-il. Il s’étira, ivre et lassé du temps libre qui s'ouvrait devant lui. La fatigue avait engourdi son corps épais, les mois de combats sur Delphes également. Les souvenirs, tapis au fond de son esprit, tentaient déjà de remonter à la surface. Il tenta de les chasser, une migraine débutante pris leur place.
Il soupira, se redressa, et entreprit une rapide séance d'étirements. Tandis que son corps gémissait sous la tension des exercices, il contempla le vallon qui s'étalait sous ses pieds. Le vent jouait dans les herbes hautes, la cime des pins plats, et venait à rider la surface d'un plan d'eau aux reflets turquoise. Il eut soudain l'envie de dévaler la pente pour se jeter dans l'eau, se rafraîchir, et oublier tout ce qui lui pesait. L'eau pure faisait écho à la rivière qui coulait en bas de son village, entre les rochers karstiques, dévorés par les âges. Des après-midi durant, des étés entiers, il avait dérivé dans le courant, insouciant et ignorant du futur. Avec une pointe de douleur, la nostalgie de l'enfance saisit son cœur. Il plissa les yeux.
- Ici Carpentier. Davis, tu me reçois ?
Un long silence occupa son esprit. Il remballa ses affaires, enfila une tunique défraîchie et passa une anse de son sac à dos contre ses épaules. La courroie vint à caresser une plaie encore vive, il siffla.
- Ici Davis. Un problème Carpentier ?
- Tu es près du lac ?
- Négatif. Je suis déjà retourné aux quartiers. Il n'y a rien à faire sur ce monde. Pas un village, pas une ville, que dalle. Drôle d'idée de l'amiral. D'ailleurs, tu ferais bien de rembarquer : la permission se termine dans une heure et demie.
- Ne t'en fais pas pour moi, je reviendrai à l'heure.
- Évite de t'oublier, ce serait gênant.
L'homme sourit.
- Carpentier terminé.
- Terminé.
Le pad bipa et la lumière de son projecteur décrut. Le lac offrait toujours la promesse d'un peu de repos avant de repartir. « C'est déjà ça de gagné », se dit-il en reprenant la route.
Le sentier courait dans les épines et la ciste bleue. L'air embaumait la fin de l'été. Mais un été qui n'aurait jamais fini, qui n'aurait fait que rouler sur la pente douce du temps, sans butter sur les premiers frémissements de l'automne. Ce monde ci présentait la particularité d'un climat sans variabilité, sans saisons. Ici l'hiver, là l'été. Cela échappait au sens commun de Carpentier, qui ne trouvait rien de tout cela dans la vision du vallon. Comme une évidence, le chemin déroulait la place aux souvenirs, à la persistance d'un autrefois encore possible, pas complètement révolu. Cette étrange impression étreignait le permissionnaire avec une telle force, une telle emprise qu'il dut s'arrêter plusieurs fois reprendre son souffle. Il tremblait légèrement.
- Ça ira, murmura-t-il entre ses dents.
Au loin, toujours, le même lac, la même eau limpide, le même soleil orangé d'une fin d'après-midi perdue dans la chaleur. Carpentier se laissa dériver doucement sur la piste, la main en casquette sur les yeux, pour mieux deviner l'endroit.
La pente décroissait à mesure qu'il avançait. Le vent se levait, par à coup. Il tentait de presser le pas. Comme un appel, une force toujours plus grande qui le pressait vers l'étendue d'eau. Il savait qu'il y serait bien.
- Antoine… Antoine !
Elle étire son dos contre le mur pierreux, couverte de clématites. Sa robe longue volette autour de ses mollets bruns. Elle a chaud, très chaud. Elle vient juste de sortir le linge pour l'étendre.
- Mets le couvert, s'il te plaît.
Il hoche la tête, sans dire un mot. Les assiettes sont déjà sorties, dans la cuisine. Il n'a qu'à les porter jusque sur la terrasse. Le vent chaud soulève de la poussière. Il plisse les yeux, veut éviter le sable qui passe par à coup, mais ne voit pas la petite margelle, devant le pas de la porte. Il vacille. Cris, fracas des assiettes qui se dispersent en mille morceaux sur le sol. Incrédule, il reste un instant ainsi, jusqu'à ce qu'elle arrive, le visage déformée par l'inquiétude.
Flash blanc. Tout le reste était oublié.
Carpentier avait déjà les pieds dans l'eau, juste au bord du lac, sur les grands rochers lisses et noirs. La chaleur brûlait ses pieds.
- Comment suis-je arrivé là ?
Pas de réponse, juste l'évidence du lac. Il repensa à cet épisode futile, ce détail de rien, lorsqu'il avait cassé le service d'assiette, à huit ans. Il ne se souvenait plus de ça. D'ailleurs, tout cela n'avait aucun sens. Pas plus que sa présence au bord du lac, et l'impossible exercice de se rappeler la façon d'y arriver. Les cistes, la pente, et puis ici, maintenant.
Mécanique, il contempla son pad. H1641. Encore du temps, beaucoup de temps pour profiter de l'eau, de la baignade. Il lui semblait voir, dans une anse voisine, d'autres permissionnaires. Oui, logique, avec le temps qu'il faisait, de vouloir aller à l'eau. Un semblant de voix lui parvint. Il se concentra, plissa les yeux, et se laissa caresser par le bruit du vent. Le vent gémissant qui glissait contre sa tunique en coton, en laissant cette impression de caresse.
La nuit est déjà partie. Dans les carreaux, le soleil luit dans un ciel rose de nuages. Elle s'étire, et pose une main contre son torse. Elle joue avec les poils qui logent entre ses pectoraux.
- Tu as bien dormi ?
Il la regarde, sans rien dire, souriant.
- Oui. Et toi ?
- Cette vilaine douleur… Je crois qu'elle est partie. Je ne me suis pas réveillée, alors… oui.
Elle hausse les épaules, sourit à son tour, et se penche vers lui. Elle, à demi allongée, un bras qui la soutient au-dessus de son visage barbu et taché par le soleil.
- Merci pour cette nuit, Antoine.
- Soledad…
Il l’agrippe, la fait venir à lui, et l’enlace. Leur étreinte dans le jour naissant semble lui durer une éternité. Elle est là, juste là, lui aussi. Ils n'ont que faire du temps. Jusqu'à ce qu'elle soupire, lascive. Qu'ils cessent de s'unir, après qu'une dernière fois, il soit venu en elle. Alors elle se lève, d'un bond.
- Hey, où tu vas ?
- Le bureau de recrutement. Il faut que j'y sois à onze heures. J'avais complètement oubliée.
- Attends… Solé, attends deux minutes.
- Je suis désolé, bafouille-t-elle. Attends-moi, je reviendrai à midi.
- Solé !
La porte claque sur ses talons.
Et l'eau claqua sur son visage. Il s'y trouvait, en plein milieu du lac. L'eau tiède avait un goût de rance, de poussière. Il toussa, et son visage se durcit sous le coup de l'angoisse. Il avait presque oublié de nager depuis tout ce temps. La surface lisse ondulait sous ses mouvements, seul. Il tourna la tête à droite, à gauche. Rien, personne, il était parfaitement seul sur le lac. Il voulut lever le poignet gauche, consulter son pad, mais il se rendit compte qu'il l’avait laissé sur la rive, avec toutes ses affaires.
- Ce n'est pas normal, je n'ai jamais eu de pertes de mémoires. Il faut que je sorte d'ici.
Il allongea le bras, commença à rattraper la rive, distante de quelques dizaines de mètres. Carpentier savait que l'effort à fournir n'avait rien d'exceptionnel. Et alors qu'il se demandait si ses souvenirs n'avaient pas un lien avec l'étrange impression qui le dominait, il regarda l'eau. Un frisson d'horreur le glaça.
Ce n'est plus le lac, mais la rivière, aux trous d'eau et aux rocher gigantesques. Tout le monde l'attend sur la rive, face au soleil. Les filles et les garçons du village pépient, bancs serrés d'étourneaux qui volettent sur les aplats calcaires que le temps a lissés. Seulement se laisser glisser dans l'eau fraîche. Antoine a si froid, tout à coup. Rien d'anormal, il a seulement du rencontrer une remontée d'eau froide. Les sources pullulent au sein même de la rivière. Il s'agite, perd pied. Il entend qu'on rit sur le bord, là où ils l'attendent tous. Il ne sait pas encore nager. Il doit apprendre la semaine prochaine, sa mère lui a promis. Alors pourquoi arrive-t-il si bien à remonter le courant, sans avoir pied ? Cela n'a plus aucun sens. Il est bien près de capituler, quand une masse fend les flots dans un geyser de bulle. On le hisse, on va le remonter. Il pourra apprendre à nager, et tout ira bien.
La griffe affûté d'un chirobrax trouva son artère carotide gauche, et la déchira en un lambeau rubescent. Carpentier rouvrit les yeux, un court instant. Et tout se mélange.
A H1803, le pad vibra et s'alluma. Le visage d'une femme s'imprima dans l'holo. Elle appelait à plusieurs reprises le première classe Carpentier à retourner à bord.
Elle avait les traits de Soledad.