Audace 77
L'horizon accrochait, très loin, la ligne des toits contre la voûte du ciel. 25 mai, dix-huit heures seize, et la chaleur qui étouffait encore la ville. Pas de vent, pas de pluie depuis des mois, et la poussière qui caracole sur les pavés clairs et les couleurs affadis de la fontaine. Les hautes tours de la Défense formaient l'ultime défi à la monstruosité ambiance, la renaissance après la guerre, le pied dans l'ultramodernité.
- Aucun sens… Ça n'a aucun sens.
Elles pressaient le pas, chignon relevé, tailleur beige et lunettes noires à grosses montures sur leurs nez. L'élégance à la française, cette modernité qui déformait leurs traits dans la glace, le matin, à masquer la fatigue et la vieillesse dans un combat perdu d'avance. Marianne n'avait pas trente ans, et déjà elle chassait les rides à coup de pommades inefficaces. Elle aimerait se mentir à elle-même, à ses amies, à Paul, son mari. La maison en banlieue, son fils, Antoine, et la vacuité d'une existence qui s'annonçait aussi vide que le dossier qu'elle portait, dans sa chemise cartonnée.
- Et pour juillet ?
- Impossible, répond Marianne. On a déjà réservé, et puis Paul ne peut pas changer ses congés. Hors de question d'attendre l'an prochain pour partir à Port-Vivianne.
Elle regarda distraitement sa montre, une pâle imitation en mauvais acier. 25 mai, la même date, toujours, et cette idée que le temps filait, qu'il emportait tout. Elle ferma les yeux, un court instant, en laissant ses pas la guider à travers le hall d'entrée de la tour Audace. « Si seulement nous n'étions pas en 77 ».
- Marianne, ça va ?
- Oui… Rien, juste un peu de fatigue.
- Ramène le dossier et part après. Je m'occuperai de tout ça avec monsieur Plouez.
- C'est gentil, Annie.
Elle n'osa pas se répandre en effusion. Ici, tout se devait d'être froid, clinique, sec. Pas en public, pas comme ça, au travail… Marianne mordit ses lèvres, arrachant un peu de son rouge à lèvre vif, goût de suif des matières au rabais. Elle oublia, un court instant, qu'elle avait faim. Qu'ils avaient tous faim, que le rationnement existait depuis… depuis quand ? Elle n'avait jamais connu que cela, les tickets, et maintenant la carte à bande magnétique, pour pouvoir manger un peu.
« Tu peux partir en vacances, c'est déjà pas si mal ma grande. Pourquoi te plains-tu ? »
Sourire de façade, dentition blanche. Marianne était une femme belle et exigeante, comme sa mère. Cela plaisait tellement à Paul. Jeune et insouciante, elle venait de la province, du limousin, qu'elle avait fui pour mieux vivre. Mensonges, mensonges, qu’elle avait accueilli en sourire de façades et en nuits blanches.
On lui parlait si souvent de la guerre, des américains venus les sauver, qui étaient restés. Qui n'étaient jamais reparti. Du système qui marchait bien, mais des gens qui mourraient encore de faim. Des maisons en banlieue, toutes identiques, toutes laides et froides, insipides, à abriter la même douleur, la même angoisse de l'assiette vide. Et Marianne, au milieu, qui souriait toujours, lèvres mordues, pour conjurer le sort.
Plouez mangeait dans la main de ses supérieurs, et elles, les petites mains du secrétariat, ramassaient les miettes. Un parvenu, un crétin, et elle rêvait de le tuer, de l'égorger en le regardant dans les yeux, jusqu'au bout. Annie n'avait pas su dire non ; Annie était passée dans son bureau, quelques semaines avant le rapport Meynier. Sortie, en pleurs, choquée, à parler deux heures dans les toilettes pour dame. « Ne dit rien, ne dit rien ma vieille… Ils crèveront tous avec leurs dollars ».
Alors Marianne rêvait. Tout éveillée, elle imaginait la Défense tomber en ruine, sous le poids des bombes, comme celles qui avaient rasées Paris. Et du béton naissait l'espoir. Et du béton naissait la liberté. Elle pouvait retourner heureuse, rassasiée, vers Paul et vers Antoine. Il l'aurait aimé à nouveau, comme au début. Ils auraient quitté Paris, pour le sud, pour le calme, là où le temps suspendait son vol, un été perpétuel au bord de la côte et des pins couverts de cigales.
- Donne moi le dossier.
Annie lui arracha la chemise des mains. Sourire de circonstance, envie de la prendre dans ses bras, d'arrêter la comédie. Elle non plus n’avait pas eu de chance. Coincée, elle aussi, dans la tour Audace. Quarante ans de carrière, encore trente à en tirer.
« En 2007, on en parlera plus ».
Mais l'été 77 approchait à grand pas. Les vacances, la maison à payer, le ventre à remplir. Oublier, oublier la tour Audace, pour mieux y revenir. Marianne refit son chignon avant de partir, avant d'oublier qu'elle aurait à revenir dans cette vie qui n'en était plus une.