LE GARDIEN
Éclat. Obscurité.
Éclat. Éclat. Obscurité.
Vingt cinq secondes pour un cycle complet. L'obscurité pour quatre cinquième, la lumière pour le reste. Un vingt-cinquième pour la première pulsation, deux vingt-cinquième pour les suivantes. Le cycle n'a de rien de parfait, c'est vrai. Il lui manque quelque chose de plus mécanique, plus froid, que les engrenages ronronnant, l'étai poli par la graisse qui vient charger leurs courses d'une compagnie étrange.
Éclat. Obscurité.
Éclat. Éclat. Obscurité.
Le phare existe depuis deux mille sept cent soixante trois années. Son feu n'a jamais cessé de briller. Depuis, la côte luit chaque soir, autant que la mer qui vient, parfois, lécher mollement les pierres noires et moussues, piégées dans le rocher de granit. L'endroit est beau. Quand le soir arrive, les lumières du ciel animent celle du phare. Lentement, la mécanique grince — un peu — et je l'accompagne. Je veille avec elle.
Éclat. Obscurité.
Éclat. Éclat. Obscurité.
Les constellations nous dominent. Elles sont les seules à oser approcher leurs yeux blafards de la tour sans couleur. Longtemps, bien longtemps avant ce soir, d'autres frères répondaient au rythme lent et majestueux de la lumière salvatrice. Longtemps, bien longtemps avant ce soir, un à un les frères se sont éteints, géants fatigués de veiller sur le bras de mer tumultueux.
Éclat. Obscurité.
Éclat. Éclat. Obscurité.
Je ne savais pas que les phares existaient encore. Il a fallu que je l'apprenne en détention. Que l'on me propose un poste de gardien dans ce lieu reculé, cet ermitage vertical où l'iode et le suif s'affrontent sans épée, sans violence. Il a fallu que je m’accroche à la noble illusion de la liberté pour découvrir combien cette idée est folle. Et la folie... Si souvent approchée, si longtemps combattue. Ce soir, je sens la vielle ennemie revenir. J'ai décidé de déboucher le dernier litre de whisky avec moi. Je veux veiller, jusqu'au matin.
Éclat. Obscurité.
Éclat. Éclat. Obscurité.
Il n'y a plus de bateaux sur la mer. Il n'y a plus de mer non plus. Seulement le lichen et les herbes folles, ondulant contre le vent. L'eau s'est retirée depuis longtemps. Seules les souvenirs de quelques marées fabuleuses et tempêtes épiques viennent jusqu'ici. Rafraîchir ma mémoire. Alors je me souviens. Je me souviens de l'inutilité de mon poste. Je me souviens que je suis coincé dans un vestige qu'on a daigné conserver, par fantaisie. Les bateaux passent haut dans le ciel. Entre les constellations.
Éclat. Obscurité.
Éclat. Éclat. Obscurité.
Ils pensent que cette fois, je dois partir. Je suis le dernier de mon espèce. Je dois réintégrer la centrale demain. « Réhabilitation », dit le message vocal. Je devrais être content. Je suis triste à en crever.
Demain, je suis libre. Je suis libre d'aller dire adieux à ce refuge, qui me protège de moi-même et de la furie de la société depuis si longtemps. Je ne suis pas prêt. Je ne veux pas être prêt.
Éclat. Obscurité
Éclat. Obscurité. Obscurité.
Obscurité.
Obscurité.
La lumière vacille en moi. La bouteille au sol, fracassé, mélange les joyaux du verre brisé à l'huile chaude. Avec chaleur, la lumière embrasse la lanterne. Une dernière fois.
Obscurité.
Lumière. Lumière forte, vacillante.
Obscurité.
Obscurité.