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La planification

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CHAT0N_BARBARE
CHAT0N_BARBARE
Niveau 10
10 avril 2019 à 10:27:15

Je m'apprête à lire plusieurs articles sur la question de la planification. Je me propose de vous les transmettre sous forme épurée en ne retenant que les passages les plus essentiels à mon sens, en vous laissant la liberté de consulter chaque article dans sa totalité si il vous a intéressé.

 
 

Le thème de la planification, s’il semble revenir sur le devant de la scène avec les questions écologiques, constitue aujourd’hui l’héritage sans doute le plus problématique du marxisme.
Du fait de son appartenance au champ de la théorie économique d’une part, il souffre en effet de l’hégémonie du discours mainstream et de sa défense inconditionnelle du marché et apparaît dans cette optique comme une pure et simple aberration.
D’autre part, du fait de la centralisation des décisions que suppose toute planification, il est considéré comme l’une des dimensions, sans doute la plus saillante, de ce « totalitarisme » qui constitue aujourd’hui l’un des spectres politiques repoussoirs les plus massifs.
À cela s’ajoute un paradoxe : les économistes marxistes, alors même qu’ils étaient naturellement les plus préoccupés par la planification, ont été semble-t-il les moins à même de la penser, dans la mesure où rien, dans l’héritage théorique légué par Marx, ne concernait véritablement une telle question. Entre la théorie critique du capitalisme proposée dans Le Capital (et ses brouillons1) et l’économie politique du socialisme développée à la suite de la révolution d’Octobre existe en effet un hiatus important qui laisse planer un soupçon de méfiance sur le caractère véritablement « marxiste » de la théorie économique de la planification telle qu’elle a été développée jusque-là.

[...]

le centralisme, c’est-à-dire l’unicité décisionnelle, associé à la notion de planification semble contradictoire avec le démocratisme radical explicitement défendu par Marx dans les rares passages où il envisage à grands traits la société de l’avenir4. Mais cette question politique emporte avec elle celle du statut des concepts marxiens, et notamment celui de « valeur », qui oscille constamment entre une signification objectivante – et dépassant le seul cadre du mode de production capitaliste – et une signification politique qui le lie au mode de production capitaliste, fait de l’objectivation elle-même un rapport pathologique au monde socioéconomique, et rend par conséquent le concept de valeur inopérant pour penser la société de l’avenir et son mode de comptabilité propre.

[...]

On a assisté en effet, au fur et à mesure que le projet néolibéral gagnait en consistance et en hégémonie à une négation progressive de l’intelligibilité de la notion de planification tandis que l’économie libérale, faisant du seul individu l’instance légitime de la prise de décision, s’arrogeait un triple monopole : celui de la naturalité, celui de la rationalité et celui de la liberté

[...]

À l’équilibre, Marx oppose les crises, qui constituent la vérité du capitalisme, notamment sous la forme de la surproduction et de la suraccumulation, qui manifestent l’irrationalité intrinsèque du capitalisme (par opposition aux simples crises de subsistances, dues à des phénomènes exogènes, et même aux crises de disproportion). Enfin, Marx confronte la fiction du libre-contrat, interaction sociale mutuellement avantageuse et évanescente (elle est une transaction ponctuelle et les individus en sortent aussi libres qu’ils y étaient entrés), à la réalité du contrat salarial, qui installe les travailleurs dans une dynamique asymétrique de dépendance croissante vis-à-vis du capital (ce que vient nommer le terme d’accumulation du capital).

[... ]

Récemment, un certain nombre de phénomènes a permis, et même rendu nécessaire, la réouverture du dossier. Si la crise de 2008 a été un élément important de la redécouverte du marxisme, c’est aussi et surtout l’émergence dans l’espace public des problématiques environnementales qui a remis sur le devant de la scène la question de la planification.
Si cette renaissance s’explique notamment par le caractère inédit et absolument fondamental des problèmes posés, elle se comprend également par le caractère structurel de ces problèmes : les externalités et la non-substituabilité absolue qui caractérisent l’environnement appellent nécessairement une critique radicale de la rationalité économique elle-même tandis que, dans le même temps, l’urgence du problème semble relégitimer la politisation de l’économie et la nécessité de décisions centralisées obéissant à des critères objectifs.

[...]

Cela étant, la question posée par l’histoire marxiste demeure centrale : comment, sur la base de cette nécessité objective, défendre positivement l’idée d’une planification rationnelle irréductible à une gestion technocratique, toujours tendanciellement autoritaire et irrationnelle ?

La définition minimale de la planification, considérée dans sa dimension politique, inclut en effet nécessairement le fait de déposséder l’individu privé d’une partie des décisions économiques et de transférer ces dernières à une autorité centrale. Les modalités de ce transfert et des prises de décisions collectives qui en résultent constituent le point central des débats marxistes autour de la planification et de sa critique.

[...]

On ne reviendra pas ici en détail sur le débat lancé aux marxistes par les économistes libéraux20, qui touchent essentiellement à deux enjeux – qui n’en font qu’un en réalité –, celui des informations et des incitations économiques21. Dans le mode de production capitaliste, ces deux dimensions n’en constituent qu’une seule : les prix relatifs concentrent prétendument toute l’information économique en tant qu’ils sont le reflet des utilités individuelles comparées des marchandises prenant place dans le processus d’échange, tout en fonctionnant comme la seule véritable incitation, l’individu économique modelant son comportement selon les variations de prix.
C’est dans cet ensemble de rapports réciproques (et universels) entre les décisions individuelles et leur traduction agrégée en termes de prix que consiste la rationalité économique, ainsi que son caractère proprement démocratique. Dans sa quête de valeurs objectives indépendantes des incitations individuelles, le marxisme – et la planification qu’il devait servir – ne pourrait donc qu’aboutir à des indicateurs erronés22 et à une mise au travail autoritaire des individus producteurs. En élevant au-dessus des sujets économiques un monde indépendant de leur volonté, le marxisme aurait donc accompli véritablement le fétichisme qu’il dénonçait pourtant23.

[...]

Face à ce va-et-vient stérile entre planification technocratique et négation pure et simple de la politique, il apparaît nécessaire de décaler légèrement la question et d’élargir la perspective au-delà du simple comparatisme statique entre deux techniques sociales. De même que la doctrine libérale s’accompagne d’une culture globale susceptible de détourner l’attention de ses échecs, pourtant patents, de même la notion de planification, lorsqu’elle existait dans le discours public à titre de projet politique, allait-elle nécessairement de pair avec un récit et un ensemble de référents culturels et axiologiques susceptibles d’être mobilisateurs. Si les questions d’ingénierie institutionnelle ne doivent pas être laissées de côté – qui planifie comment et pour qui – il importe donc avant tout à nos yeux de rendre à la planification la totalité des déterminants du projet politique qu’elle représente. L’ontologie sociale minimale qui donne sens à la notion de planification est en effet aux antipodes de l’ontologie sociale libérale, dont l’évidence implique l’inintelligibilité de tout ce qui n’est pas elle. C’est pourquoi il est nécessaire, au-delà de la simple critique de l’économie politique, d’offrir les coordonnées minimales de ce que signifie l’univers de la planification, qui existaient auparavant à l’état implicite, en repartant des trois dimensions pointées plus haut, une théorie du sujet, une théorie normative du fonctionnement social et une théorie des modalités de la socialisation.

[...]

le temps long de la planification et les différents débats qu’implique sa mise en œuvre démocratique (quelles qu’en soient les modalités concrètes) implique la possibilité pour les sujets humains d’une prise de distance vis-à-vis de soi, permise par l’inscription dans différents collectifs, et d’une reconquête processuelle de leur autonomie au fur et à mesure d’un processus d’apprentissage. Ce dernier doit être opposé à celui que la tradition autrichienne met au crédit du capitalisme puisqu’il s’agit non pas ici de révéler des préférences et de favoriser l’innovation mais de rendre possibles des choix réfléchis et responsables susceptibles de modifier en profondeur les désirs immédiats prétendument spontanés, encouragés au contraire par l’économie marchande et son appareil publicitaire.
Cette anthropologie normative va de pair avec une modification du projet économique lui-même. Le fonctionnement d’une société ne peut plus être exclusivement référé en effet à la mesure dans laquelle elle satisfait des désirs individuels exogènes. La notion d’optimum perd ainsi une grande partie de sa dimension normative, de même que celle d’équilibre, malgré son caractère très formel (et donc susceptible d’être rempli par des contenus divers). Puisque toute planification va de pair avec la temporalité longue d’un projet, il s’agit à la fois de se donner des objectifs à court, moyen et long terme, et de mettre au jour les différents moyens possibles de les réaliser. On retrouve ici une problématique ancienne de l’économie du développement, qui a fonctionné très massivement en se donnant pour but l’atteinte d’indicateurs macro-économiques très concrets. Bien entendu, notre situation n’est plus la même puisque les enjeux écologiques semblent avoir frappé d’absurdité les perspectives développementistes. Mais il s’agit là encore de clarifier le débat : tant que l’on n’aura pas déterminé exactement ce qu’il faut développer et ce qu’il faut faire décroître, on restera pris dans les indicateurs existants, qui cultivent l’ambiguïté entre une quantification de la richesse proprement capitaliste et une prise en compte de la richesse « véritable », traductible en termes de bien-être individuel. Contre cette fausse équivalence, en partie réalisée par la marchandisation croissante des loisirs (et donc du bien-être), il importe selon nous de redonner une place importante aux indicateurs matériels et objectifs (c’est-à-dire indépendants des évaluations subjectives) afin de rendre accessible au débat démocratique la question de savoir ce qui doit se développer et ce qui doit décroître.

Fondu, G. (2019). Une théorie marxiste de la planification est-elle possible ?. Actuel Marx, 65(1), 13-25. https://www.cairn.info/revue-actuel-marx-2019-1-page-13.htm?contenu=resume

Message édité le 10 avril 2019 à 10:28:08 par CHAT0N_BARBARE
CHAT0N_BARBARE
CHAT0N_BARBARE
Niveau 10
10 avril 2019 à 12:16:15

Dans les économies socialistes, la forme canonique a été celle de la planification centrale, constituée en Union soviétique, puis transposée dans les autres pays socialistes au tournant des années 1940 et 1950. Cette forme classique sera discutée ici, en gardant toutefois à l’esprit qu’elle a connu diverses évolutions et transformations dans l’histoire contrastée des systèmes socialistes1. Dans la tradition marxiste, la planification était considérée comme l’antithèse et le dépassement de la coordination marchande. Elle représentait l’organisation consciente et a priori de la production sociale, par opposition à la régulation a posteriori, coûteuse et anarchique effectuée par le marché. Elle impliquait une maîtrise de la production et de la répartition par une société des producteurs associés.

[...]

L’extension de la planification de la fabrique à toute l’économie était considérée comme une tâche aisée (simplicité), fondée sur une délibération démocratique (par opposition au caractère despotique de la planification par le capitaliste), effectuée par l’intermédiaire d’une comptabilité en temps de travail, sans la médiation et les illusions monétaires (transparence), et mise en œuvre par la libre soumission à l’autorité (collective). Les traditions marxistes ont été confrontées à un dilemme entre les implications centralisatrices du modèle économique d’une économie planifiée et la perspective décentralisatrice d’une démocratie politique (telle que la fédération de communes). Renoncer à la centralisation économique impliquait de rompre avec la conception anti-marchande de Marx : ce fut souvent le cas des modèles de socialisme de marché. Au contraire, abandonner la décentralisation politique pour retrouver une correspondance avec la centralisation économique, conduisait à tourner le dos à l’antiétatisme marxien. Ce fut la voie suivie par Kautsky, Lénine, le marxisme soviétique.

[...]

La constitution du système de planification centrale en URSS fut un processus long et conflictuel. Ses grandes caractéristiques institutionnelles datent des années 19304, mais sa stabilisation est postérieure à la Seconde Guerre mondiale, puis à son exportation dans les autres économies socialistes. La propriété d’État domine, l’organisation administrative est un système hiérarchique sectoriel, schématiquement à trois niveaux : le centre, les ministères de branche, les entreprises. Le processus de planification opère du niveau macro au niveau micro : les objectifs macro-économiques d’ensemble sont désagrégés en objectifs sectoriels (ministères), puis ces derniers sont divisés en instructions obligatoires pour les entreprises de chaque branche. Les plans d’ensemble sont quinquennaux, mais les véritables plans opérationnels sont les plans annuels. Les objectifs essentiels sont exprimés en termes physiques (quantités de produits) et monétisés selon les prix, eux-mêmes administrés. La réalisation du plan est le critère d’évaluation essentiel des ministères, mais surtout des directeurs d’entreprise (nommés par le ministère de branche). Les produits intermédiaires, les inputs de la production, sont alloués aux entreprises par la hiérarchie administrative, qui fixe également les prix des inputs et des outputs. Cette fixation des prix des biens de production et des biens de consommation, accompagnée d’un principe de stabilité des prix, débouche sur une diversité des rentabilités des branches et des entreprises, qui tend à s’accentuer avec le temps. La cohérence du système est assurée par la centralisation et la redistribution des profits très différencié des entreprises, qui apparaît comme une nécessité systémique. Le commerce extérieur est réglé par un système dual de prix, internes et externes (mondiaux), les profits et pertes des entreprises et des branches étant ici aussi compensés par une centralisation et une redistribution centrales.

[...]

L’information tend à être peu fiable, pour des raisons systémiques et de conflits d’intérêts. La planification centrale évolue en fait dans une sorte de smog informationnel. Les causes « naturelles » (le fog systémique) découlent de la grande complexité du système ; elles résident dans le problème de l’agrégation des données, dans le changement souvent rapide des circonstances et du contexte, et surtout dans l’impossibilité pratique de rassembler, de stocker et de traiter à temps la totalité de l’information nécessaire pour prendre des décisions globales cohérentes. Les facteurs « artificiels » (smoke) sont la dissimulation ou la manipulation délibérée de l’information aux différents niveaux de l’appareil, fondées sur des conflits d’intérêt entre les divers échelons de la hiérarchie et sur l’« identification avec son organisation » de la part des agents (directeurs d’entreprise, ministères, centre).

[...]

la planification centrale a engendré des formes particulières d’incertitude pour les acteurs gestionnaires. Les plans manquent souvent de cohérence, et sont souvent révisés par les autorités supérieures au cours de leur réalisation. Les contraintes et les exigences des modalités complexes d’élaboration et d’application des plans ont conduit à des processus d’apprentissage et à des comportements d’adaptation des agents aux différents niveaux de l’appareil

[...]

La pénurie s’impose comme état normal : un mode de régulation spécifique, perdurant au-delà des phases d’industrialisation accélérée7. Celle-ci est caractérisée par une variation séquentielle de l’intensité des pénuries dans les diverses sphères de l’économie (investissement, production, consommation) et dans le commerce extérieur, un enchaînement de tensions marquées par un véritable cycle de l’investissement, à distinguer toutefois d’une grande crise comme celle qui s’imposa dans les années 1980.

[...]

En complément et en interaction avec les relations formelles du processus de planification centrale, des rapports informels stabilisés conditionnent la viabilité de l’organisation économique. Les entreprises s’efforcent de constituer des réserves non officielles (matières premières, équipement, main d’œuvre) afin de mieux s’ajuster aux fluctuations de l’approvisionnement ; des « pousseurs » sont envoyés chez les fournisseurs pour les inciter à livrer les inputs déficitaires ; les relations de réseaux entre unités de production contournent et lubrifient à la fois les rapports hiérarchiques de la planification. L’économie seconde, non officielle, est en partie une échappatoire au plan, mais aussi une auxiliaire à sa réalisation. Son rôle est ambivalent : prédatrice du secteur d’État, elle contribue en même temps à son meilleur fonctionnement. Une de ses causes essentielles est l’économie de pénurie et les problèmes de la réalisation du plan qui en résultent pour les entreprises.

[...]

[Le directeur d'entreprise ] cherche à influencer le futur plan de production qu’il recevra, en jouant sur l’information : il surestime les approvisionnements nécessaires et sous-estime ses capacités effectives.

[...]

Parmi les hypothèses irréalistes du projet de planification centralisée, il y a celle de la loyauté et de l’obéissance des différents niveaux de la hiérarchie de contrôle aux instructions du centre, autrement dit l’absence de conflits d’intérêts ou de divergences cognitives fortes entre échelons de l’appareil multi-niveaux de l’État.

[...]

Les caractéristiques institutionnelles et la centralisation sont apparues en définitive comme une contrainte majeure sur l’innovation, non seulement l’innovation de produit et l’innovation de procédé, mais aussi l’innovation organisationnelle et l’innovation institutionnelle – domaines dans lesquels les capitalismes ont finalement conservé un avantage comparatif sans doute ambivalent, mais essentiel. L’expérience de la planification centrale dans les systèmes socialistes a mis davantage en lumière les rapports complexes entre les modalités de coordination micro, méso et macro dans de grandes économies développées. Elle a reposé sur une combinaison inattendue de constructivisme et d’évolutions spontanées, débouchant sur un système relativement cohérent, mais marqué par une capacité déclinante de s’adapter au changement, et dont les diverses tentatives de réforme n’ont pu lever les limites structurelles. Dans une perspective de long terme, la planification centralisée a effectivement fonctionné et contribué à des transformations significatives en termes d’industrialisation, contrairement à la thèse libérale de son impossibilité de principe18. Mais au regard du projet dont elle était porteuse – constituer une alternative progressiste aux modes de coordination des systèmes capitalistes et à leurs défauts – elle a constitué un échec historique.

Chavance, B. (2019). La planification centrale et ses alternatives dans l’expérience des économies socialistes. Actuel Marx, 65(1), 26-34. https://www.cairn.info/revue-actuel-marx-2019-1-page-26.htm

Pimpin112
Pimpin112
Niveau 10
11 avril 2019 à 23:16:27

Lourd l'article :bave:

CHAT0N_BARBARE
CHAT0N_BARBARE
Niveau 10
04 mai 2019 à 21:57:24

En toile de fond des interactions de marché, qui se sont généralisées, le Parti-État détient toujours les grandes concentrations de capital foncier, industriel et financier. En bref, le pouvoir du Parti-État sur le capital surdétermine sa capacité à influer sur le marché par l’instrument politique qu’est la planification.

Pour ce qui est du capital foncier, la puissance publique, représentée dans la plupart des cas par les autorités infranationales, est la seule détentrice de terrains (ceux-ci peuvent être concédés à des constructeurs immobiliers sur des périodes contractuelles, et les particuliers peuvent acquérir des appartements pour une durée ne dépassant pas 70 ans).

Pour autant, avec la légalisation des firmes privées de plus de sept employés en 1988, puis la privatisation de milliers d’unités de production étatiques – principalement entre 1997 et 2002 – la croissance relative du secteur privé dans les années 1990 et 2000 a été telle qu’il contribue désormais à l’activité économique à hauteur d’environ 70 %.
Cependant le secteur public domine un certain nombre d’activités qui ont la particularité de se trouver en amont du reste de la vie économique : les matières premières, la production et la distribution d’énergie, les transports, les services de télécommunication, la construction, les industries lourdes et la finance.

C’est cette toile de fond du capitalisme d’État, tributaire des rapports de contrôle effectif sur le capital, qui conditionne le déploiement de la planification en Chine, en lui assurant en particulier les moyens exceptionnels dont elle bénéficie aujourd’hui.
Les trois grandes espèces de capital évoquées plus haut – foncier, industriel et surtout financier – sont mobilisées à tous les échelons pour remplir les objectifs des différents plans.
- Le capital foncier, tout d’abord, dont le contrôle confère aux autorités infranationales chinoises une capacité d’action difficilement égalable ailleurs pour organiser l’implantation d’entreprises, mettre en place des zones économiques dédiées, établir des infrastructures et lancer des projets de construction et de rénovation de tous ordres.
- Le capital étatique investi dans l’industrie, ensuite, joue un rôle charnière dans la planification, puisque les entreprises visées par les mesures des différents plans sectoriels sont très souvent des firmes publiques. Celles-ci sont invitées à s’aligner sur les objectifs de la planification par leurs autorités de tutelle – aux niveaux du centre, de la province, de la municipalité, etc. – qui sont les mêmes qui ont présidé à l’élaboration des plans.
- Mais c’est encore le capital étatique financier dont la contribution à la planification est sans doute la plus décisive, car son caractère par définition « liquide », c’est-à-dire aisément transférable et convertible en d’autres formes de capitaux, permet aux autorités de planification de dépasser les confins du secteur public pour canaliser des ressources vers l’ensemble des entreprises ciblées par les plans, qu’elles soient à capitaux étatiques ou privés. La mobilisation privilégiée des circuits financiers par le Parti-État permet en outre de soutenir la planification avec des moyens d’ampleur qui ne sont pas d’origine fiscale, et dont l’usage a par défaut un effet neutre sur les budgets des administrations.

La planification, quant à elle, a fait sa mue. Les quotas nationaux de production ont été évacués au profit d’outils avant tout financiers et incitatifs, par lesquels les autorités chinoises prétendent « guider » la vie des marchés.
Quant aux moyens matériels que le Parti-État alloue à la planification, ils sont en hausse constante depuis une quinzaine d’années.

On observe de surcroît, parallèlement aux plans quinquennaux généralistes formulés par les administrations chinoises à tous les échelons, des plans sectoriels – en particulier technologiques et industriels – de plus en plus ambitieux se succédant depuis le milieu des années 2000.
Chaque province, chaque municipalité, chaque xian est appelé à publier son propre plan généraliste sur cinq ans, prenant acte des priorités nationales et les intégrant aux politiques locales de développement. La répartition des prérogatives administratives en Chine reste très décentralisée au regard de l’expérience européenne. Aussi la majorité des recettes et des dépenses de la puissance publique ne transitent pas par le gouvernement central. À ces plans généralistes locaux s’ajoutent des plans sectoriels.

Dans le Parti cette fois, les départements de l’organisation des comités du Parti à tous les échelons se chargent d’évaluer les cadres à l’aune de la réussite des plans locaux. Un fonctionnaire pouvant se prévaloir d’avoir atteint les objectifs de son plan voit ses chances de promotion augmentées d’autant. Ce mécanisme particulier d’évaluation, qui s’appuie sur le monopole du Parti sur la nomination des cadres, a pour effet d’accentuer la mobilisation des fonctionnaires au service de la planification, dans la mesure où leurs carrières personnelles en dépendent étroitement.

La Chine continue de se décrire aujourd’hui comme « socialiste » et partant non capitaliste. Ce qualificatif s’est maintenu quand bien même le lien entre la planification et le socialisme a été résolument déchiré, dans l’ordre du discours, par Deng Xiaoping au début des années 1990 – alors qu’au même moment la planification de type commandée léguée par le maoïsme laissait place au modèle de planification en économie de marché tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Au tournant des années 1980 l’agriculture est décollectivisée, et l’industrie rurale – qui opérait déjà en dehors du cadre de la planification au temps de Mao – commence à se tourner vers le marché pour connaître dans les années suivantes une croissance explosive. Les industries urbaines continuent, quant à elles, d’être soumises aux quotas de production caractéristiques du modèle de planification importé de l’Union soviétique au début des années 1950. Au fil des années 1980, cependant, ces industries urbaines se mettent à écouler, avec l’aval du centre, une proportion croissante de leur production sur le marché.
Durant les années 90' l’économie urbaine est violemment restructurée, dans un grand mouvement de fermetures, de privatisations et de licenciements qui touche un peu plus de la moitié de la main d’œuvre et met fin au principe de l’emploi à vie dans l’industrie d’État.

Le Comité central, cependant, s’écarte du libéralisme économique en introduisant la notion de « contrôle macroscopique ».

La planification chinoise telle qu’elle se déploie depuis une quinzaine d’années a bien plus en commun avec les expériences japonaise et française de planification indicative dans les années 1950 et 1960, qu’avec la planification de type commandée qui se pratiquait en Chine à la même époque.

Pour plus d'information je vous renvois vers cet article: https://www.cairn.info/revue-actuel-marx-2019-1-page-35.htm

CHAT0N_BARBARE
CHAT0N_BARBARE
Niveau 10
05 mai 2019 à 16:55:54

Selon Luwig Von Mises, il est dans la nature du système de production socialiste de rendre tout à fait impossible d'y découvrir quelle est dans le produit la part de chaque facteur de la production. On ne peut calculer le rapport qui existe entre les dépenses et le résultat de la production.

Selon lui, dans l'économie socialiste, tous seront disposés à faire des échanges, mais l'échange ne pourra jamais porter sur des biens de production. Les biens de production sont la propriété exclusive de la collectivité ; ils sont une propriété commune, hors du commerce. L'échange y a moins d'importance et ne s'étend qu'aux biens de consommation. Les biens de production n'étant pas échangés, on ne peut connaître leur prix, leur valeur monétaire.

C'est une illusion de croire que dans l'économie socialiste, le calcul en termes de monnaie pourrait être remplacé par le calcul en nature. Dans l'économie sans échange, le calcul en nature ne peut jamais s'étendre qu'aux biens de consommation ; il échoue complètement en ce qui concerne les biens de production.
Dès qu'on abandonne le mode de formation libre du prix en termes de monnaie pour les biens de production, on rend impossible toute production rationnelle. Tout pas qui nous écarte de la propriété privée des moyens de production et de l'usage de la monnaie nous éloigne également de l'économie rationnelle.

Le calcul comptable est impossible pour des établissements socialistes dans un milieu purement socialiste.
La direction de l'économie ne peut savoir si on ne gaspille pas du travail et du matériel pour la confection d'un produit.

Avec la disparition des intérêts privés, disparaît aussi tout stimulant. Les entreprises publiques ne sont favorables ni aux transformations, ni aux améliorations de la production ; elles ne peuvent s'adapter aux modifications de la demande ; en un mot, ce sont dans l'organisme économique des membres morts.
Le propriétaire d'une affaire privée supporte lui-même toute la responsabilité ; il est le premier à éprouver les conséquences fâcheuses de l'échec d'une entreprise. Telle est la différence caractéristique qui sépare le régime de la production libérale du régime socialiste. En effet, en cas de pertes, un dirigeant qui ne possède aucun capital n'engage que sa responsabilité morale.

Pour plus d'information: http://herve.dequengo.free.fr/Mises/Articles/CERS

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