CHAPITRE VII
Quand ils eurent achevé leur repas, un cor sonna de nouveau et les prisonniers sortirent en trombe du réfectoire. Ils cheminèrent rapidement dans les couloirs du palais avant d'arriver devant une grande porte en bois. Delatour observait avec angoisse les visages fermés de ses congénères entassés autour de lui. Ils étaient fatalistes, résignés, écrasés par le poids du temps et du labeur. Ils ressemblaient à autant de poupées de chair que l'on aurait vidées de leur sang puis séchées dans la cuvette d'un désert. Rémy se réjouissait un peu de ne pas être comme eux. Pas encore. "Je ne dois pas leur ressembler" se dit il avec conviction. Soudain, un mécanisme bruyant s'actionna et la porte s'ouvrit devant lui. Les hommes s'empressèrent de rentrer et le commissaire découvrit un paysage étonnant. Devant lui se trouvait une sorte d'oasis, qui devait occuper une surface de trois ou quatre hectares, à vue d’œil. Cette même oasis était cernée par des falaises qui devaient mesurer une vingtaine de mètres de hauteur et desquelles s'écoulaient de nombreuses cascades. Rémy se réjouissait de pouvoir enfin voir la lumière du jour, mais quand il leva la tête, il constata qu'un dôme en or surplombait les prisonniers. Il ne pouvait voir ni le ciel, ni le soleil, et toute la lumière qui inondait cette gigantesque salle semblait émaner de ce même dôme. Delatour était inquiet. Il ne trouvait aucune issue. Mais il restait confiant, il savait qu'il allait trouver un moyen de s'échapper. Philippe l'interpella :
Rémy, viens, je vais te montrer ce que tu devras faire. 
Très bien, j'arrive. 
Les deux hommes marchèrent jusqu'aux abords d'une petite rivière qui tirait sa source d'une cascade qui s'écoulait indéfiniment dans un roulement grondeur. Un petit pont en bois passait au dessus de celle ci. Lenoir désigna une jarre vide à son ami puis lui expliqua sa mission.
C'est tout bête en fait... tu dois juste remplir la jarre avec l'eau de la rivière et la porter jusqu'à la grande cuve que tu vois devant nous, de l'autre coté du pont. Arrivé là bas, tu vides ta jarre dans la cuve, tu reviens ici puis tu recommences. Tout simplement. 
Tu plaisantes ? Et on va faire ça tout la journée ? 
Oui, c'est tout ce qu'on fait ici. 
Delatour était perplexe. Il observait Philippe, interdit. Il voulut dire quelque chose, mais le son d'un tambour l'interrompit.
Que se passe t-il ? 
C'est Moretti, il vient jouer de la musique tous les jours. Regarde, il est là bas. 
Le commissaire se retourna et aperçut Moretti, perché sur les rebords d'une falaise. Il dominait les parages depuis sa position. Il tenait une mailloche dans chacune de ses six mains et tambourinait frénétiquement sur les caisses disposées devant lui. Une mélodie primitive et entrainante résonnait sous le dôme désormais. Philippe dit à Rémy :
Quand il commence à jouer, c'est qu'on doit aller au charbon. Sois prudent, il nous surveille. 
Très bien, je te suis. 
Les deux hommes s'emparèrent chacun d'une jarre, la remplirent, et se dirigèrent jusqu'à la cuve. Quand Delatour vida la jarre, il constata que la cuve était vide, et pour cause, un siphon se trouvait au fond de celle ci.
Tu sais où finit l'eau ? 
Pas vraiment. On suppose qu'elle est mise en bouteille après, mais on ne sait pas qui s'occupe de gérer ça. 
Bon, je vois. Retournons là bas dans ce cas. 
Les deux hommes firent plusieurs allers retours ainsi, puis Philippe interrompit Rémy.
J'ai soif, tu viens à la fontaine avec moi ? 
Eh bien, il y a de l'eau dans la rivière, il suffit de sa baisser pour en boire... 
Non, on n'a pas le droit de la gouter celle là. Mais viens avec moi, il y a certaines choses que je ne t'ai pas encore expliquées. 
Rémy suivit donc son camarade, qui lui expliquait le règlement intérieur au cours du chemin.
Déjà tu ne dois pas boire l'eau de l'oasis, mais ça je te l'ai déjà dit. Ensuite, je ne sais pas si tu as remarqué, mais depuis tout à l'heure on suit des chemins en pierre blanche pour faire notre travail. Tu dois toujours les suivre, sinon tu risques des sanctions. Je rajouterais enfin que tu ne dois pas prendre de trop longues pauses. Tu es surveillé constamment ici. C'est à peu près tout ce que j'ai à te dire. 
Je vois. Mais pourquoi n'a t-on pas le droit de quitter les chemins balisés ? 
Ce sont les voies d'accès les plus rapides jusqu'à nos postes. C'est pour améliorer notre productivité. 
Rémy hocha la tête en soupirant. Il se demandait encore si il était en train de rêver ou non. Finalement, les deux hommes retournèrent au charbon, le visage fermé.