Ta problématique est somme toute assez faible au sens où elle n'incite pas vraiment à réfléchir sur un problème de la tradition littéraire : il est en effet évident que toute création littéraire n'est pas nécessairement le fruit d'une réécriture, autrement le terme de 'création' perdrait l'essentiel de sa signification...
Je peux néanmoins t'apporter quelques éléments de réflexion au sujet de l'idée d'une création littéraire qui serait nécessairement une réécriture. Pour ce faire, je me contenterai de développer deux notions qui me semblent primordiales : la réécriture du moi et le procédé de l'imitation.
Dans des autobiographies, dans des mémoires, dans des journaux ou dans des essais inspirés, il est évident que l'auteur nourrit son oeuvre de sa propre expérience, sans quoi elle ne pourrait faire sens. En ce sens, il réécrit sa propre histoire qui sert, en quelque sorte, de clé de voûte à la création littéraire. Cette création littéraire renforce la subjectivité de l'oeuvre en ce qu'elle apporte, selon Stendhal, des mensonges - "Toute oeuvre d'art est un mensonge" - qui nuisent à la sincérité des dits, mais qui paradoxalement renseignent le lecteur sur la personnalité de l'auteur. Une panoplie d'exemples peut être convoquée à cet égard : les Essais de Montaigne, les Confessions de Rousseau, les Mémoires du Cardinal de Retz, le Journal de Gide...
Approfondissions maintenant cette piste de réflexion. Ces oeuvres fictionnelles que sont le roman et le théâtre constituent des réécritures du mensonge, masquées d'une volonté de vérité bien plus faible qu'elle n'y paraît. Le romancier façonne son personnage en ayant recours à des mensonges soigneusement choisis. De ce que nous savons de Stendhal, il n'était pas très beau, ni très poli. Pourtant, ses héros sont à la fois beaux, courtois et distingués. En somme, Julien Sorel est le mensonge de Stendhal. Ce n'est cependant pas le seul exemple, celui de Sainte-Beuve est aussi particulièrement probant : ce dernier accusa Lamartine d'hypocrisie en raison de sa morale relâchée qu'il refusait d'assumer. En témoigne son oeuvre poétique : Lamartine préférait se décrire comme le chaste chantre d'Elvire ; aussi peut-on dire que ses Meditations incarnent son mensonge.
L'art littéraire a su progressivement se distancier d'une subjectivité parfois futile et étouffante de sorte à supprimer cet égotisme lié au culte du moi ou du moi souhaité. Les romantiques, tels que Musset, n'hésitaient pas à étaler leur vie privée lorsqu'ils le souhaitaient. Aux antipodes se trouvaient les parnassiens, qui évitaient tout simplement de parler d'eux-mêmes. Les symbolistes, quant à eux, décidèrent d'adopter une attitude moins radicale. Ils approfondirent le moi poétique, en évitant soigneusement le moi de surface de sorte qu'ils puissent atteindre le moi essentiel; un moi presque métaphysique, en somme. Ici, il ne s'agit pas d'une réécriture du moi, mais bel et bien d'une création littéraire qui vise à transcender la subjectivité de chacun.
Bien que ces deux arguments n'excluent pas le moi, dont le culte, aussi bien dans la réécriture du vrai que dans la réécriture du mensonge, fut pleinement revendiqué par Stendhal, il est évident que la création littéraire peut tout à fait se séparer du moi. En réponse à cette lignée d'écrivains, postérité de Rousseau, qui souhaitaient faire de la littérature un outil d'exhibition du moi indispensable à la création littéraire, Oscar Wilde affirmait qu'"un artiste doit créer de belles choses, mais sans y mettre de sa propre vie."
Dans ce cas de figure, nous sommes forcés d'étudier le processus d'imitation, qui, de son côté, est une réécriture d'autrui, et non plus une réécriture du moi. L'imitation est, semble-t-il, essentielle quant au développement du talent de l'écrivain. A la manière d'un musicien, l'écrivain doit copier un style afin d'en maîtriser les codes, autrement il ne peut aspirer à la virtuosité. L'originalité, la création littéraire reposent avant tout sur ce conformisme littéraire.
Ronsard, par exemple, commença par imiter Pétrarque dans ses Sonnets à Cassandre puis Pindare et Horace dans ses premières Odes. Il est évident que l'aboutissement de son art n'aurait pu avoir lieu sans le recours aux maîtres de l'Antiquité. Cette langue savante aux composantes particulières permit aux auteurs de la Pléiade de parfaire l'expression du sentiment afin de dégager leur propre sensibilité littéraire, "mais c'est la sensibilité de l'artiste, non celle de l'amant". De même Baudelaire ne s'est-il pas inspiré du jeune Victor Hugo lorsqu'il essayait de réaliser des peintures littéraires riches en tons et en couleurs? Dans un tout autre genre, les premiers Discours de Rousseau rappellent une plume très classique, au demeurant bien éloignée de l'écriture moderne des Rêveries du promeneur solitaire. D'autres exemples sont à chercher du côté de l'innovation des romantiques, qui ne fut en réalité qu'un simple dépassement du lyrisme classique et traditionnel dont elle s'était inspirée.