J'ai pas encore terminé, je suis vers la page 1000, mais c'est excellent. Vraiment à lire.
Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (pas l'économiste donc) est surtout connu pour ses mémoires qui éclipsent ses quelques écrits politiques. Comme Chateaubriand ou Proust, c'est un homme à la charnière de deux siècles qui fera de la fin d'un monde un monument littéraire titanesque : avant la mélancolie de la victoire définitive de la bourgeoisie sur la noblesse, avant la frénésie sanglante de la révolution, il y a Saint-Simon, témoin silencieux mais surtout horrifié de l'absolutisme. Louis XIV organise la destruction d'une hiérarchie nobiliaire complexe pour régner seul, divinement seul, et Saint-Simon ne peut qu'observer impuissamment ses valeurs et ses convictions traînées dans la boue.
Malgré des objectifs simplement moraux et historiques, il est aujourd'hui considéré comme un styliste révolutionnaire. Sans y penser, il enflamme sa prose de ses ressentiments et, plus rarement, de ses triomphes ou ses admirations. Les phrases ne s'arrêtent pas ; elles digressent au fil de la plume, au fil des passions, elles s'exténuent sous des métaphores improbables, des comparaisons outrageuses, des contrastes brutaux, si bien que leur véhémence, par sa puissance, résonne jusque dans leur syntaxe labyrinthique, presque hasardeuse ; comprenez, comprenez bien qu'Achille de Harlay vit sans honneur effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité qu’extérieure, sans humanité même, en un mot, un hypocrite parfait, sans foi, sans loi, sans Dieu et sans âme, cruel mari, père barbare, frère tyran, ami uniquement de soi-même, méchant par nature, se plaisant à insulter, à outrager, à accabler, et n’en ayant de sa vie perdu une occasion.