Bonjour,
Je voulais savoir si vous aviez déjà éprouvé un sentiment de culpabilité après une lecture dû à une incompréhension de celle-ci ?
Je viens d'achever l'Idiot de Dostoiëvski et j'ai la sensation d'être passé totalement au travers. J'ai apprécié la lecture et le roman m'a plu (même si je trouve qu'il y a plusieurs passages d'une longueur injustifiée) mais ce sentiment de culpabilité de ne pas avoir su saisir l'essence du roman persiste.
Il y avait après le roman un commentaire d'une vingtaine de pages et j'ai été soufflé par la richesse de celui-ci et je me disais que c'était fou de réussir à parler autant de ce roman et d'en dire des choses aussi pertinentes et fines. Tandis que si on me demandais ce que j'ai pensé du roman je ne saurais pas en dire grand chose...
Bref c'est cette sensation terrible d'être passé à côté d'une oeuvre qui est pourtant éminemment signifiante que d'aucuns qualifieraient même de majeure dans l'histoire de la littérature et de l'art en général !! Comment avez-vous fait pour surmonter ce terrible sentiment pour ceux à qui cela est déjà arrivé ??
Parfois oui, surtout quand je ne suis pas sûr si c'était mon manque d'effort / de bonne disposition, ou si le livre n'était pas fait pour moi. C'est souvent un peu des deux. Personne n'a une sensibilité qui lui permet d'apprécier absolument tous les livres comme leur auteur le voudrait.
Si on est convaincu d'avoir manqué quelque chose, il faut le garder au chaud et le relire un jour (2-3 ans après par exemple). Savoir qu'on y retournera, ça doit pouvoir apaiser le sentiment dont tu parles.
Là en ce moment je souffre un peu avec Le Docteur Faustus. Malgré toute l'estime que j'ai pour Mann, j'ai beaucoup de reproches à lui faire. La narration et le développement de l'histoire sont atrocement chiants, et même en ce qui concerne les thèmes (création, religion, musique), il y a à boire et à manger, une certaine opacité et artificialité. Et je doute qu'on puisse prétendre ré-écrire le Faust sans introduire un Mephistopheles avant la page 300 (plus ou moins où j'en suis). En même temps, Mann a dit lui-même qu'il adorait son personnage (qui est assez vide, mais pas autant que le narrateur), et je sens bien qu'il le voit avec des yeux que je n'ai pas. C'est une question sans doute en partie stylistique. Dans ce cas-là, je ne me sens pas coupable, et Mann ne l'est que vis-à-vis d'une certaine catégorie d'attentes; par ailleurs c'est sa plus stricte liberté artistique d'avoir choisi d'écrire un bouquin exigeant et exclusif.
Le 10 janvier 2019 à 11:59:49 Everlasting a écrit :
Parfois oui, surtout quand je ne suis pas sûr si c'était mon manque d'effort / de bonne disposition, ou si le livre n'était pas fait pour moi. C'est souvent un peu des deux. Personne n'a une sensibilité qui lui permet d'apprécier absolument tous les livres comme leur auteur le voudrait.
Si on est convaincu d'avoir manqué quelque chose, il faut le garder au chaud et le relire un jour (2-3 ans après par exemple). Savoir qu'on y retournera, ça doit pouvoir apaiser le sentiment dont tu parles.Là en ce moment je souffre un peu avec Le Docteur Faustus. Malgré toute l'estime que j'ai pour Mann, j'ai beaucoup de reproches à lui faire. La narration et le développement de l'histoire sont atrocement chiants, et même en ce qui concerne les thèmes (création, religion, musique), il y a à boire et à manger, une certaine opacité et artificialité. Et je doute qu'on puisse prétendre ré-écrire le Faust sans introduire un Mephistopheles avant la page 300 (plus ou moins où j'en suis). En même temps, Mann a dit lui-même qu'il adorait son personnage (qui est assez vide, mais pas autant que le narrateur), et je sens bien qu'il le voit avec des yeux que je n'ai pas. C'est une question sans doute en partie stylistique. Dans ce cas-là, je ne me sens pas coupable, et Mann ne l'est que vis-à-vis d'une certaine catégorie d'attentes; par ailleurs c'est sa plus stricte liberté artistique d'avoir choisi d'écrire un bouquin exigeant et exclusif.
Je suis aussi sur le Docteur Faustus. Vers la page 270.
Pour l’instant je trouve ça extrêmement brillant. Et l’abnégation de Leverkühn est effectivement une posture — pour le moment — anti-romantique. Alors que le narrateur, lui, est Romantique.
Le fait que Leverkuhn et Schildknapp, par exemple, se moquent du narrateur et de sa femme qui sont touchés par le paysage tient du fait qu’ils tentent de voir le monde mathématiquement. Comme Schönberg qui a cherché dans une forme de musique nouvelle la logique au lieu du sentiment (contrairement à Stravinsky, par exemple, qui a fait les deux)
Je ne trouve pas ce roman hermétique, loin de là. On nous oppose deux visions du monde. Je m’ennuie beaucoup moins qu’en lisant La Mort de Virgile de Broch par exemple (même pays, même époque). J’en ai noté beaucoup de passages.
Je pense être passé à côté de 80% de Le salut par les Juifs de Léon Bloy. Mais je ne culpabilise pas du tout, j'ai toute la vie pour le relire et en retirer sa substantifique moelle. Ça m'est déjà arrivé avec la philosophie, mais notre bagage culturel croissant, des œuvres hier inaccessibles nous deviennent accessibles, de nouveaux niveaux de lecture se dévoilent. Il ne faut pas se laisser abattre pas une première tentative infructueuse.
Cela dit pour d'autres œuvres plus romancées et encensées comme La Métamorphose de Kafka, effectivement, l'adoration que certains lui portent m'échappe, j'ai dû passer à côté de l'œuvre. Et je m'en fiche. Je n'estime pas qu'il mérite une relecture de ma part. Il y a suffisamment d'œuvres majeurs à découvrir pour ne pas se focaliser sur celles qui ne sont pas raccords à notre sensibilité artistique. Mais si j'étais dans ta posture culpabilisée, j'imagine que j'attendrais quelques années pour redonner une chance au roman. Ladite sensibilité, elle évolue avec le temps et nos lecture, on mûrit et on apprécie parfois ce que plus jeune on mésestimait. Fais preuve de patience.
J'ai déjà pu être frustré mais de la culpabilité jamais, c'est pas en devoir au sens moral d'accéder ni au sens ni au plaisir.
Le 10 janvier 2019 à 12:22:09 CharlesMarlow a écrit :
Je suis aussi sur le Docteur Faustus. Vers la page 270.
Le fait que Leverkuhn et Schildknapp, par exemple, se moquent du narrateur et de sa femme qui sont touchés par le paysage tient du fait qu’ils tentent de voir le monde mathématiquement. Comme Schönberg ...
Marrant, on est pile au même endroit (270 aussi). Tu veux parler du voyage en Italie, pas de la visite à la ferme qu'ils vont acheter n'est-ce pas ? Dans tout ce paragraphe négatif que je vais écrire, je parle bien des personnages et de la narration / intrigue, pas d'autre chose, car jusqu'à maintenant je me suis plutôt raccroché aux délires musico-religio-philosophiques de Mann (qui sont assez sympas). Que Leverkühn et Schildknapp se moquent des paysages, c'est bien le genre de non-événement pseudo-illustrateur dont je me passe très bien. Toutes les remarques du narrateur me font d'ailleurs le même effet: son idée que Leverkühn ne pouvait soutenir que son visage soit frôlé par le bras d'une prostituée dans une maison close (ridicule), et autres spéculations inquiètes et frileuses du même genre. Aussi, le fait que la biographie soit racontée de manière si indirecte par un homme si extérieur au personnage principal, ça nous en dit très peu sur Leverkühn qui déjà avait l'air taciturne et reste encore derrière un demi-voile. À part qu'il "voit" la musique et inventera le système dodécaphonique, je ne vois pas ce qu'il a d'intéressant. Pendant qu'on y est, le destin croisé avec la montée et la chute du national-socialisme nazi c'est aussi assez balourd. Mais tout ça c'est des détails à la limite. J'ai encore espoir pour la deuxième partie, il faut juste massacrer ce narrateur, et on avait pas besoin de 270 pages d'introduction à des cercles d'artistes hypothétiques dans cinq villes différentes (avec quoi, 20 personnages introduits mais deux dialogues en tout ?), ni d'avoir un compositeur géniallissime (je parle de l'Américain) pour expliquer le développement du compositeur. Mais bref, page 270, ENFIN il semble que le diable apparaisse.
Tain ça m'arrive tout le temps. La lecture pour moi, en plus d'être un enrichissement personnel, c'est une leçon d'humilité constante car je me rends compte à chaque instant que je suis un gros demeuré.
Pensées pour moi même je me sens tellement débile quand je le lis, un type qui a 2000 ans de moins que moi mais tellement plus intelligent
Le 10 janvier 2019 à 16:17:55 Everlasting a écrit :
Le 10 janvier 2019 à 12:22:09 CharlesMarlow a écrit :
Je suis aussi sur le Docteur Faustus. Vers la page 270.
Le fait que Leverkuhn et Schildknapp, par exemple, se moquent du narrateur et de sa femme qui sont touchés par le paysage tient du fait qu’ils tentent de voir le monde mathématiquement. Comme Schönberg ...Marrant, on est pile au même endroit (270 aussi). Tu veux parler du voyage en Italie, pas de la visite à la ferme qu'ils vont acheter n'est-ce pas ? Dans tout ce paragraphe négatif que je vais écrire, je parle bien des personnages et de la narration / intrigue, pas d'autre chose, car jusqu'à maintenant je me suis plutôt raccroché aux délires musico-religio-philosophiques de Mann (qui sont assez sympas). Que Leverkühn et Schildknapp se moquent des paysages, c'est bien le genre de non-événement pseudo-illustrateur dont je me passe très bien. Toutes les remarques du narrateur me font d'ailleurs le même effet: son idée que Leverkühn ne pouvait soutenir que son visage soit frôlé par le bras d'une prostituée dans une maison close (ridicule), et autres spéculations inquiètes et frileuses du même genre. Aussi, le fait que la biographie soit racontée de manière si indirecte par un homme si extérieur au personnage principal, ça nous en dit très peu sur Leverkühn qui déjà avait l'air taciturne et reste encore derrière un demi-voile. À part qu'il "voit" la musique et inventera le système dodécaphonique, je ne vois pas ce qu'il a d'intéressant. Pendant qu'on y est, le destin croisé avec la montée et la chute du national-socialisme nazi c'est aussi assez balourd. Mais tout ça c'est des détails à la limite. J'ai encore espoir pour la deuxième partie, il faut juste massacrer ce narrateur, et on avait pas besoin de 270 pages d'introduction à des cercles d'artistes hypothétiques dans cinq villes différentes (avec quoi, 20 personnages introduits mais deux dialogues en tout ?), ni d'avoir un compositeur géniallissime (je parle de l'Américain) pour expliquer le développement du compositeur. Mais bref, page 270, ENFIN il semble que le diable apparaisse.
Le narrateur est toujours un peu pénible chez Mann. Toujours assez mou.
Bon et je viens de lire le chapitre XXV du coup le pacte avec le Diable . C’est long mais très roboratif.
Le 10 janvier 2019 à 19:52:36 XxXBoutefliked a écrit :
Pensées pour moi même je me sens tellement débile quand je le lis, un type qui a 2000 ans de moins que moi mais tellement plus intelligent
2000 ans de moins que toi ? ![]()
CharlesMarlow: M'est avis que ce pacte était assez bizarre. Le diable n'est pas censé faire du chantage et décider unilatéralement... Le changement de perspective était roboratif, au moins on se sentait présent avec les personnages, mais je sens qu'on n'est pas prêt de retrouver la vie intérieure d'Adrian, dommage.
Je commence aussi à me demander ce que Mann voulait faire: est-ce une sorte de tragicomédie ? un prétexte pour verser tous ses commentaires mi-doux mi-amers sur le destin national et ses fourvoiements ? J'ai du mal à trouver une ligne. Au final, tant de sujets ne concernent ni n'impliquent du tout Adrian... Bon, j'arrête de râler.
Je vous remercie pour vos réponses !
Cela m'a aidé à dédramatiser la situation même si, il est vrai, je continue de penser que de comprendre une lecture et d'en appréhender le maximum de son contenu, de son sous-texte, est un impératif moral envers moi-même car en effet il est de mon devoir d'homme que de toujours rechercher à apprendre, si ce n'est plus, au moins une ouverture d'esprit sur la vie et le monde et que c'est la raison principale pour laquelle j'effectue ces lectures, car ces hommes qui ont été là avant moi ne m'étaient pas différents, ils ne cherchaient eux aussi qu'à comprendre, peu importe la forme littéraire, et il serait effroyable à mes yeux que le voile de l'incompréhension, ou pire encore (que Dieu m'en garde) que l'infâme coutelas du contresens vienne occulter la richesse de l'oeuvre qui est là, qui a traversé les âges, et à laquelle j'essaye humblement d'accéder.