Il n'y a rien de choquant, en réalité. La prédication du Christ était avant tout destinée aux Juifs, car étant alors le peuple choisi de Dieu, c'est à eux tout spécialement que le Messie avait été promis, comme l'écrit saint Paul : « J’affirme, en effet, que le Christ a été ministre des circoncis, pour montrer la véracité de Dieu, en accomplissant les promesses faites à leurs pères. » (Romains XV, 8) Donc le Seigneur a surtout répandu les bienfaits de ses miracles et de sa doctrine chez eux. Mais cet épisode (et d'autres) montrent que le Christ n'est pas venu seulement pour les Juifs, mais également pour les païens. Cette mission pour les païens, il la réserve surtout à ses Apôtres : « Allez donc, enseignez toutes les nations, etc. » (Matthieu XXVIII, 19)
Pourquoi le silence du Christ ? Ce n'est pas un manque de pitié, car Jésus guérit sa fille. Voilà comment l'explique saint Augustin : « Le Seigneur feignait de ne pas l'entendre, mais ce n'était point pour lui refuser sa miséricorde, c'était pour enflammer encore son désir; et non seulement pour enflammer son désir, mais encore, je l'ai déjà dit, pour mettre en relief son humilité. Elle criait donc comme si le Seigneur ne l'eût pas entendue; mais le Seigneur préparait en silence ce qu'il allait faire. » (Sermon LXXVII)
Pourquoi la compare-t-il aux chiens, et les Juifs aux enfants ? Parce qu'à ce moment, les Juifs étaient vraiment le peuple élu de Dieu, ses enfants, qui possédait la vraie religion, adorait le vrai Dieu, tandis que toutes les autres nations étaient idolâtres et adoraient des démons. Ils étaient vraiment des chiens aux yeux de Dieu, et c'est ainsi que les Juifs les appelaient. Le Christ là encore éprouve sa patience et son humilité, et cette femme ne s'en offense pas, mais au contraire elle le reconnaît, et demande à être traitée comme tel, et à ne recevoir que la moindre des faveurs. Cette femme est la figure de l'Église, issue de la Gentilité et qui rejoint le nombre des enfants de Dieu, en reconnaissant le Christ, tandis que les Juifs sont rejetés pour leur incrédulité, et sont appelés « chiens » par l'Apôtre : « Prenez garde à ces chiens, prenez garde à ces mauvais ouvriers, prenez garde à ces mutilés. » (Philippiens III, 2)
Toujours saint Augustin : « Si elle s'était éloignée, après ces paroles, elle se serait retirée chienne comme elle était venue; mais en frappant elle cessa d'être un chien pour devenir un homme, car elle redoubla ses demandes et l'humiliation même qu'elle endura fit éclater son humilité et lui obtint miséricorde. Elle ne s'émut point, elle ne se fâcha point d'avoir été traitée de chienne quand elle demandait une grâce, quand elle implorait la miséricorde. C'est vrai, Seigneur, répondit-elle; vous m'avez traitée de chienne; je le suis réellement, je reconnais mon nom, c'est la vérité même qui parle; je ne dois pas pour cela être exclue de vos faveurs. Hélas! oui, je suis une chienne; mais les chiens eux-mêmes mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. Je ne désire qu'une faveur bien petite et bien mince, je ne me jette pas sur la table, je cherche seulement des miettes. Voyez combien cette humilité ressort. Le Seigneur l'avait traitée de chienne; elle ne renie pas ce titre, elle dit : c'est vrai. Et pour cet aveu : Ô femme! dit aussitôt le Seigneur, ta foi est grande! Qu'il te soit fait comme tu as demandé. Tu reconnais que tu es une chienne, et moi je déclare que tu es un homme. Ô femme! que ta foi est grande ! Tu as demandé, tu as cherché, tu as frappé; reçois, trouve, qu'il te soit ouvert. » (Ibid.)