Un hommage de Kazuhiro Soda :
« C’était mon maître à penser. Une figure immense du cinéma documentaire. J’ai appris que le réalisateur Frederick Wiseman est décédé le 16 février, chez lui, à Cambridge. Il avait 96 ans.
En 2007, quand je suis allé au Festival international du film de Berlin avec mon premier film, Campaign, j’ai eu la surprise de découvrir que le nouveau film de Wiseman, State Legislature, était lui aussi invité, dans la même section Forum. Je me souviens de l’avoir aperçu dans les bureaux du festival : j’étais surexcité, presque fébrile, et je lui ai demandé, sans trop réfléchir, si on pouvait faire une photo ensemble c’est celle-ci. Il m’a raconté qu’il s’était cogné le front contre une porte, ou quelque chose comme ça ; le pansement qu’il portait m’est resté en tête.
Le premier film de Wiseman que j’ai vu, c’était Domestic Violence (2001). À l’époque, je réalisais des documentaires pour la télévision. Et j’étais en plein doute : je supportais de moins en moins cette manière de faire, trop écrite d’avance, trop explicative, trop « prévue ». Le jour où j’ai vu ce film au Film Forum, j’ai reçu une claque. Un choc net, comme un éclair. Et j’en ai gardé la sensation intacte.
Porté par cette secousse, je me suis mis à aller tous les jours à la Donnell Library, qui se trouvait alors sur la 53e rue, à Manhattan. J’y ai dévoré, l’un après l’autre, les films plus anciens de Wiseman conservés là, en 16 mm ou en VHS. Par moments, je rembobinais une scène qui m’obsédait, encore et encore ; je finissais même par chronométrer les plans, à la seconde près, pour comprendre sa méthode, son sens du montage, sa manière de regarder.
Tout ce que j’ai découvert et appris pendant cette période est devenu la base de ma propre pratique du cinéma d’observation. Sans ces films, je crois que je ne serais jamais devenu cinéaste. Il y a une dizaine d’années, j’ai traversé un moment où faire des films me paraissait trop lourd, au point de vouloir tout arrêter. Mais voir Wiseman continuer à tourner malgré son âge avancé m’a retenu : je me disais que je n’avais pas le droit de renoncer si facilement. Il m’a montré la voie, simplement en continuant.
Je lui dois beaucoup. Merci, du fond du cœur. »
Reste plus qu'a tourner encore une quarantaine de films, Kazuhiro. 
Et ici, une conversation à 3 avec Rouch et Van der Keuken à La Femis : https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=MOlok7VAAZI&fbclid=IwY2xjawQBBfpleHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZBAyMjIwMzkxNzg4MjAwODkyAAEec79asohgmUZuCiuw4BIrf1ogRGotuAovYXaJPoFxJNIBPueXXYqhjJ_dFiY_aem_-HWctEMFiIRJh54lpJUoZQ