The Voice of America, l'inimitable Frank Sinatra, aurait eu cent ans aujourd'hui. L'occasion de célébrer ce qui est sans doute le plus grand crooner de l'histoire de la musique, mais également un honnête comédien et une série de collaborations prestigieuses, de Donen et Minnelli à Zinnemann et Frankenheimer.
De l'homme on sait presque tout, sa légende l'ayant dépassé : les femmes, la mafia, les tubes, Ava Gardner... Aussi n'est-il pas utile d'énumérer son parcours gigantesque. Sa carrière de chanteur couvre soixante ans de la musique populaire américaine, de la chanson Shine au sein du groupe The Hoboken Four le 8 septembre 1935 (premier enregistrement radiophonique connu) à son ultime interprétation sur scène de The Best is Yet to Come le 25 février 1995. Bien au-delà du registre classique du crooner, il aborda tous les styles de la musique populaire, du jazz à la variété, du blues au swing et à la bassa nova, s'autorisant même des incursions anecdotiques dans le rock, le twist ou le disco. Sinatra a vu et participé à l'avènement de deux armes de communication massive, deux innovations technologiques intimement liées : l'enregistrement sur disque et le micro. De ce dernier, il s'est servi à merveille ; plus besoin pour le chanteur de forcer l'effort et d'extraire de son corps une voix surnaturelle comme la tradition de l'opéra ou de Broadway l'ont entériné pendant des années. Avec le micro, le chanteur peut susurrer, faire vibrer ses cordes vocales de manière plus intime. Et pour les chansons d'amour dont Sinatra s'est fait le chantre, parler directement au coeur des auditeurs. Quant à l'enregistrement, il permet de faire entrer la musique dans une nouvelle ère, une époque où il n'y a plus seulement la partition du compositeur qui subsiste, mais également la performance du chanteur. Au sortir de la guerre, Sinatra impose une nouvelle de la masculinité à l'Amérique ; il trouve le moyen d'insérer un peu de tendresse dans son interprétation, tout en restant viril.
En juin 1944, Sinatra signe un contrat de cinq ans avec la MGM. Son premier grand rôle dans Escale à Hollywood en marin naïf et timide détonne face à l'exubérance de Gene Kelly. Dès lors, sa popularité à l'écran ne se dément plus. Dès 1949, il retrouve Gene Kelly sous la direction de Stanley Donen pour Un jour à New York, comédie musicale onirique et décalée, avant d'obtenir l'Oscar du meilleur second rôle pour le célèbre Tant qu'il y aura des hommes. Son interprétation profonde et sensible dans Young at Heart révèle un comédien talentueux, qui tourne l'année suivante dans l'audacieux L'Homme au bras d'or d'Otto Preminger. Dans la seconde partie des années 50, Sinatra enchaîne des films plus légers (Blanches colombes et vilains messieurs, Haute société) puis atteint ce qui est probablement le sommet émotionnel de ses interprétations cinématographiques en incarnant l'écrivain Dave Hirsh dans le sublime Comme un torrent de Vincente Minnelli. Sa performance dans Un crime dans la tête de John Frankenheimer est également à souligner. Dans les années 60, il tournera principalement avec ses compères du Rat Pack et s'essaiera même à la réalisation pour L'île des braves en 1965.