Qu´est-ce que la rancune ?
La rancune c´est une colère qui contient un désir de vengeance. Dans certains cas, ce dernier est très vif. La rancune s´apparente à la révolte par la part d´indignation qui la sous-tend. Mais elle n´atteint jamais l´intensité que la révolte peut atteindre. Par ailleurs, la rancune s´applique toujours à des personnes, alors que la révolte peut aussi viser des événements ou même des entités abstraites.
La rancune est une colère " stabilisée", même si elle peut être ravivée et augmenter en intensité si nous évoquons les événements qui en sont la source. De plus, la colère est installée pour demeurer . En effet, nous tenons à conserver notre rancune parce que c´est la seule façon qui nous reste de ne pas baisser la tête, de refuser ce qui s´est passé. La rancune est en effet alimentée par le caractère inacceptable ou intolérable de son origine.
Il nous semble alors que la vengeance rétablirait quelque peu l´équilibre. Si le responsable pouvait " payer" pour le tort qu´il a causé, il y aurait au moins un semblant de justice. Mais l´équilibre reste inatteignable car, à nos yeux, le geste est irréparable. C´est ainsi que nous tentons de " faire payer" et que nous souhaitons qu´il lui arrive malheur.
Mais typiquement, nous n´agissons pas de façon à nous venger réellement. Dans certains cas, parce que que c´est impossible ( exemple 2). Dans d´autres cas, comme chez l´individu rancunier de l´exemple 4, c´est parce que nous refusons d´exprimer clairement cette colère. C´est justement ce que la vengeance nous obligerait à faire. La rancune se caractérise donc aussi par l´absence de contact expressif direct avec celui qui est l´objet de la colère. Les personnes rancunières, par exemple, choisissent souvent de punir en boudant.
Si la rancune est tenace, c´est aussi parce que nous jugeons que la blessure ou le tort subi aurait pu être évité. L´acte du responsable n´était pas inexorable, comme les situations révoltantes peuvent parfois l´être ( par exemple la mort, la maladie). Au contraire, il s´agit d´un choix. ( Dans l´exemple 3, ce n´est pas de l´accident que je lui en veux, mais bien de ne pas avouer son tort: un comportement qui serait tout à fait à sa portée.) Mon frère n´était pas obligé de me faire souffrir parce qu´il m´enviait; il aurait pu trouver d´autres exutoires ( exemple 1). J´ai été la victime de son insensibilité à mon égard, de sa mauvaise volonté, ou même de la cruauté, dans le cas du deuxième exemple.
Que faire avec la rancune?
L´expression complète
La rancune est un sentiment désagréable. Pour cette raison, il arrive éventuellement que je désire m´en débarrasser. Il existe une manière efficace de liquider la colère qui maintient la rancune. C´est par son expression directe et complète, comme celle qui est expliquée dans " L´expression qui épanouit".
Mais dans certains cas, cette méthode ne peut pas réussir. Même si j´exprimais vraiment ma colère au meurtrier ( exemple 2), je ne pourrais la liquider car le maintien de ma colère est en quelque sorte une question de fidélité à l´égard de ma soeur, victime d´un acte ignoble. Dans ce cas, je devrai vivre avec cette colère sourde en moi. Mon défi consiste à ne pas la laisser polluer ma vie!
Le pardon
L´inconfort et les objections morales suscités par la rancune conduisent certaines personnes à vouloir pardonner. Mais le pardon n´est pas une question de volonté. On y arrive naturellement ou on n´y arrive pas du tout. Le pardon décidé est une attitude artificielle nuisible, car elle me force à m´illusionner volontairement sur ce que je vis. Dans ce cas, tout en étant porteur de la colère, je m´applique à feindre une attitude magnanime. Ce tour de force ne peut réussir sans beaucoup de rationalisation et d´intellectualisation. Ces mécanismes de défense ont pour but d´enrayer le ressenti réel. Par définition, leur effet n´est pas bénéfique du point de vue de l´intégrité psychique.
Contrairement au précédent, le pardon naturel n´est pas recherché. Il découle de l´évolution de mon vécu par rapport à la situation. Il est possible que l´acte posé antérieurement ne suscite plus de colère, par exemple parce que l´attitude actuelle de mon frère est suffisamment respectueuse que je la vive comme l´équivalent d´une " réparation" ( exemple 1).
Vivre avec la colère
Je n´aurai peut-être pas le choix: il est possible que la gravité de ce qui m´a été imposé continue de me marquer pour toujours. Dans ce cas, mon seul recours sera d´une part de reconnaître cette colère et d´autre part de la garder consciemment en rapport avec ce que j´ai subi. C´est ce qui me permettra d´éviter qu´elle ne s´étende et prenne l´allure d´une amertume indifférenciée.