Objet d´étude : La poésie.
Textes :
Texte A - Nicolas Boileau, Art poétique, chant I (1674)
Texte B - Victor Hugo, Les Contemplations, Livre premier, VII (1856) « Réponse à un acte d´accusation »
Texte C - Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny, dite « du voyant » (Charleville, 15 mai 1871).
Texte A - Nicolas Boileau, Art poétique, chant I (1674)
Surtout qu´en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain vous me frappez d´un son mélodieux,
Si le terme est impropre, ou le tour vicieux;
Mon esprit n´admet point un pompeux barbarisme,
Ni d´un vers ampoulé l´orgueilleux solécisme1.
Sans la langue, en un mot, l´auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu´il fasse, un méchant écrivain
Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d´une folle vitesse;
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d´esprit, que peu de jugement.
J´aime mieux un ruisseau qui sur la molle arène
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu´un torrent débordé qui, d´un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.
Hâtez-vous lentement; et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
C´est peu qu´en un ouvrage où les fautes fourmillent,
Des traits d´esprit semés de temps en temps pétillent.
Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu;
Que le début, la fin répondent au milieu;
Que d´un art délicat les pièces assorties
N´y forment qu´un seul tout de diverses parties :
Que jamais du sujet le discours s´écartant
N´aille chercher trop loin quelque mot éclatant.
Craignez-vous pour vos vers la censure publique?
Soyez-vous à vous-même un sévère critique.
1. "barbarisme", "solécisme" : incorrections.
Texte B - Victor Hugo, Les Contemplations, Livre premier, VII (1856) « Réponse à un acte d´accusation »
Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes;
Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
Les Méropes1, ayant le décorum pour loi,
Et montant à Versaille2 aux carrosses du roi;
Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires3,
Habitant les patois ; quelques-uns aux galères
Dans l´argot ; dévoués à tous les genres bas,
Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,
Sans perruque ; créés pour la prose et la farce;
Populace du style au fond de l´ombre éparse;
Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas4 leur chef
Dans le bagne Lexique avait marqués d´une F;
N´exprimant que la vie abjecte et familière,
Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
Racine regardait ces marauds de travers;
Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
Il le gardait, trop grand pour dire : Qu´il s´en aille;
Et Voltaire criait : Corneille s´encanaille !
Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
Alors, brigand, je vins; je m´écriai : Pourquoi
Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?
Et sur l´Académie, aïeule et douairière5,
Cachant sous ses jupons les tropes8 effarés,
Et sur les bataillons d´alexandrins carrés,
Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
Je fis une tempête au fond de l´encrier,
Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
Au peuple noir des mots l´essaim blanc des idées;
Et je dis : Pas de mot où l´idée au vol pur
Ne puisse se poser, tout humide d´azur !
Discours affreux ! – Syllepse, hypallage, litote6,
Frémirent ; je montai sur la borne Aristote7,
Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.
Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces8,
N´étaient que des toutous auprès de mes audaces;
Je bondis hors du cercle et brisai le compas.
Je nommai le cochon par son nom; pourquoi pas ?
1. Personnages de tragédies.
2. L´absence de la lettre "s" est volontaire.
3. Inquiétants.
4. Vaugelas : auteur des Remarques sur la langue française (1647). Il y codifie la langue selon l´usage de l´élite.
5. L´Académie Française, garante des règles; "Douairière" : vieille femme..
6. Figures de style.
7. Aristote, philosophe grec, avait codifié les genres et les styles.
8. Peuples considérés ici comme barbares.
Texte C - Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny, dite « du voyant » (Charleville, 15 mai 1871).
Trouver une langue;
— Du reste, toute parole étant idée, le temps d´un langage universel viendra ! Il faut être académicien, — plus mort qu´un fossile, — pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l´alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie ! —
Cette langue sera de l´âme pour l´âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d´inconnu s"éveillant en son temps dans l´âme universelle : il donnerait plus — que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Énormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !
Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez; — Toujours pleins du Nombre et de l´Harmonie ces poèmes seront fait pour rester. — Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque.
L´art éternel aurait ses fonctions; comme les poètes sont des citoyens. La Poésie ne rythmera plus l´action : elle sera en avant.
Ces poètes seront ! Quand sera brisé l´infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l´homme, jusqu´ici abominable, — lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l´inconnu ! Ses mondes d´idées différeront-ils des nôtres ? — Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses; nous les prendrons, nous les comprendrons.
En attendant, demandons aux poètes du nouveau, — idées et formes.
I- Après avoir pris connaissance de l´ensemble des textes, vous répondrez d´abord â la question suivante (4 points) :
Quelle est la conception de la poésie qui s´exprime dans chacun de ces textes ?