" L´une était l´idéal sublime, l´autre la douce réalité" écrit le narrateur d´Adrienne et de Sylvie ( chapitre XIV). En fait la petite paysanne du Valois échappe notablement à la réalité qu´elle est censée représenter, et les deux créatures manifestent à divers degrés ce que Nerval a appelé dans Aurélia " l´épanchement du songe dans la vie réelle".
Songe et réalité de Sylvie :
Sans doute Sylvie est-elle apparentée aux figures du réel : sa ruralité, sa simplicité, et la précision topographique des lieux où elle évolue, en sont le témoignage. Mais elle est, elle aussi, figure rêvée ou, si l´on veut, rêve de la réalité ( "Sylvie, dit R.M. Albérès, grâce à qui le rêve ne décolle jamais de la réalité").
Ainsi elle est désignée clairement comme " la fée des légendes éternellement jeune" ( chapitre VI) et une mythologie particulière lui est associée ( son sourire " athénien"). On aurait tort de chercher une réalité géographique aux lieux qu´elle traverse ( ainsi l´île Molton, jamais nommée au chapitre IV, est rebaptisée " Cythère"). Ils ont en effet une valeur symbolique : les décors les plus précis constituent de manière récurrente un ensemble de motifs purement nervaliens ( la rose et le pampre, que l´on retrouve, par exemple, dans El Desdichado :"Et la treille où le pampre à la rose s´allie").
Songe et réalité d´Adrienne :
L´abbaye de Chaalis
De son côté, la figure d´Adrienne est constamment sublimée : elle est un " pâle fantôme", elle conserve la distance aristocratique d´une dame du Valois. Son retrait au couvent de Saint-S... la rend plus inaccessible et mythique encore. Mais c´est par là que ce fantôme s´immisce dans le réel. Il contamine tous les lieux, qu´il charge de symboles inquiétants ( la sente profonde de Saint-S..., Châalis et ses roches druidiques, la tour Gabrielle). Il s´empare de la figure d´Aurélie et fait planer la menace de la folie. Il est enfin au cœur des hantises du narrateur perdu dans le temps, incapable de percevoir la réalité des êtres en dehors de la volonté de son imaginaire. Aussi faut-il comprendre le passage où le narrateur demande à Sylvie de reprendre le chant d´Adrienne comme un exorcisme destiné à chasser " l´esprit qui [le] tourmente" ( chapitre XI). Mais l´entreprise ne peut rien conforter des assises d´un réel envahi de chimères où la vie devient impossible.
La déconvenue du réel :
Nerval. Caricature par Nadar.
On a pu souligner que Sylvie s´apparente à un roman d´apprentissage. Le narrateur tente en effet d´être au monde et de renoncer à ses fantômes en leur donnant une réalité. Le récit oppose à cette volonté la résistance d´êtres de chair, et le narrateur ne peut qu´échouer dans sa volonté de " diriger [son] rêve au lieu de le subir." Cette confrontation entre l´idéal et la réalité pourrait n´être qu´un stéréotype romantique. Mais ici le propos est plus profond, plus personnel aussi. Il s´agit plutôt d´un constat amer de malentendus permanents.
Ainsi autour de l´idéal féminin. La sublimation d´Adrienne, inaccessible, fait planer sur le paysages la menace de la mort et de la folie. L´espoir du narrateur d´être sauvé par la douce réalité de Sylvie manifeste, lui aussi, un idéalisme têtu, qui entraîne une série de dissonances ( ainsi au chapitre X). Le retour vers Aurélie correspond encore au désir d´incarner le fantôme entrevu dans l´enfance. Mais l´actrice refuse, elle aussi, d´entrer dans un rêve où elle sent bien qu´elle n´est pas aimée pour elle-même. A partir de cet instant, le narrateur ne peut que reconnaître " les chimères qui l´égarent" ( "Ce n´était donc pas l´amour?").
Cette déconvenue se manifeste aussi à l´égard du Valois, espace du récit où les lieux réels sont investis par le symbole : au Valois de Sylvie s´oppose celui d´Adrienne, chacun marqué par des motifs différents. Là encore, le narrateur ne peut que constater le passage du temps : il mentionne l´industrie naissante, met en scène l´esprit navrant du père Dodu ( chapitre XII).
Ainsi Sylvie paraît être la chronique d´un échec radical pour concilier le rêve et l´idéal. Lorsque Nerval écrit au début de la nouvelle : " Il ne nous restait pour asile que cette tour d´ivoire des poètes où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule", il permet au récit de s´achever sur un aveu d´impuissance : le narrateur aura pu mesurer dans ses déambulations son inaptitude à vivre dans le réel. On se prend dès lors à songer que la vraie fin de Sylvie n´est pas cette navrante promenade avec les enfants de Lolotte mais la " nuit noire et blanche" où, rue de la Vieille-Lanterne, le malheureux ira rejoindre ses fantômes.
Rue de la Vieille-Lanterne, par Gustave Doré