À hauteur des nuages
"SouthBridge Kampster Oakton, neuvième district", j'avais dû lire et relire cette adresse une dizaine de fois déjà, écrite sans aucun soin sur mon calepin. À vrai dire, on l'appelait communément Oakton, plus court, plus clair, c'était là ce que l'on m'avait dit mot pour mot. Je rangeai mon carnet dans la poche intérieure de ma mallette, et j'en profitais pour sortir mon hebdomadaire daté du novembre 1957. Je lu le gros titre de première page: "Oakton, Une ville brillante, de par son architecture et son activité. Un pôle financier et économique à échelle internationale, une cité qui s'élève au toit du monde! ". Peu importe ce que disait l'article, le titre lui-même m'avait comme décidé, c'était là où j'allais. J'ai eu le pressentiment que c'était la parfaite occasion pour me construire un avenir. Une crise couvre la totalité de l'Europe depuis deux ans maintenant, tout le pays s'effondre, sauf ce petit bout de territoire qui couvre Oakton. Elle m'apparaissait encore comme irréelle, tout ce qu'on m'en avait dit était tout simplement hallucinant! Des rumeurs volatiles circulaient dans tout le Royaume-Uni ! Les tours les plus hautes du monde se trouvaient à Oakton, on disait qu'en à peine deux ans la ville s'était élevée du sol!
2. Le sommeil m'était impossible malgré mes efforts, (voyez vous bien l'ironie de la situation, à la suite de quoi dormons nous habituellement? Je dirais à cause d'un effort, et non l'inverse). Je regardais donc à travers la vitre les flux de neige, mêlés au brouillard tomber en quantité sur les quelques toits qu'il m'arrivait d'apercevoir au loin. D'ailleurs ces toitures donnaient l'étonnante impression d'avoir été courbées par le poids de la neige, donnant un air d'ancien à chaque masure exposées au milieu de ces forêts pointues et de ces plaines quasi-désertes propres à l'Angleterre profonde.
Le chauffeur était d'un silence pesant à en mourir...Même le vrombissement du chauffage était plus causant. Il était d'une étrangeté sans égale et sa manie gestuelle peu commune. À intervalles réguliers, il ne pouvait s'empêcher de replacer sa toque, ronde à fond carré, et qui ne semblait pourtant pas bouger d'un cheveu. J'avais consacré de nombreuses minutes à l'observer, et à focaliser mon regard sur sa tête fine au nez crochu. Ne pouvant m'en empêcher, j'avais assimilé son physique à celui d'un aigle, ou d'un corbeau, en fait je ne m'y connaissais guère en matière animalière. Et son dos bossu n'aidait en rien, je l'avais maintenant comparé à un vautour, et, c'est sûrement ce qui lui correspondait certainement le mieux. Un rictus se fondit sur mon visage et disparu aussitôt. Outre son couvre chef d'un mauvais goût compétitif, il était vêtu simplement d'un costume rouge, à la manière d'un maître d'hôtel, délavé, dont les extrémités étaient effroyablement effilées. Autre élément intriguant, jamais je ne vis dans la fonction publique, une voiture aussi miteuse que celle qui me transportait actuellement, une vieille deux chevaux anglaise, d'origine apparemment. Il y manquait le rétroviseur droit, l'embout du frein à main disparu également! Sans oublier que l'aiguille de la jauge d'essence batifolait dans tous les sens possibles. Je m'attendais de ce fait à ce que la voiture pousse son dernier souffle à chaque instant. Et ne me demandez pas pourquoi je m'étais dirigé vers ce taxi et non un autre, car je n'en ai aucune idée. J'étais si haletant et pressé que peu importe le moyen de locomotion, il m'aurait satisfait.