Incroyable, Drogba aurait pû jouer en équipe de France, dommage, la suite de l´interview de Raymond Domenech de www.lequipe.fr
« On fabrique notre propre concurrence »
« Cette question s´adresse autant au membre de la DTN qu´au sélectionneur : regrettez-vous que Didier Drogba ne soit pas sélectionnable en équipe de France ?
Il s´en est fallu de six mois. Il avait la possibilité de choisir la nationalité française. Mais quand la Côte-d´Ivoire l´a approché, il y avait trop de concurrence en A pour lui, et même en espoirs. Il était souvent blessé, il n´existait même pas !
Son éclosion était imprévisible ?
Il y a des choses contre lesquelles on ne peut rien. Drogba a échappé aux sélections car il est arrivé à maturité tard. Ça arrive. Il y a aussi des lois qui autorisent les joueurs formés en France à jouer ailleurs. Or, il est né en Côte-d´Ivoire. Même s´il a effectué sa formation en France, ses racines sont là-bas. Son cas me semble différent de joueurs nés en France, formés en France, qui jouent dans les championnats nationaux depuis seize ans, et qui à la fin, parce que la loi leur permet, disent " Au revoir messieurs". Cette loi pille les pays formateurs. On se demande s´il ne va pas falloir étudier les racines des joueurs avant de les sélectionner en équipe de France de jeunes. A quinze ans, les différences de niveau sont minimes, et celui qu´on prend dans les structures fédérales va progresser plus vite, mieux s´entraîner. Si tu sais que les trois quarts des joueurs retenus pourront choisir une autre nationalité à l´arrivée, tu te poses des questions. On mettra peut-être les moins bons, moins mûrs, mais au moins on sera sûr qu´on les amènera au bout. C´est dramatique, mais la loi actuelle nous amène à nous poser la question de cette façon. Actuellement, on fabrique notre propre concurrence.
Que proposez-vous pour éviter d´en arriver là, justement ?
Quand la sélection espoirs faisait office de choix définitif, c´était mieux. Mais le meilleur système serait de dire qu´un joueur formé dans un pays ne peut pas partir avant d´avoir été abandonné par la sélection de ce pays. On amène un joueur jusqu´à la sélection espoirs, pour le préparer à la sélection A. Si entre 22 et 24 ans, par exemple, il n´était pas sélectionné en A, il aurait le droit de choisir une autre nationalité, celle de l´origine de ses parents. Comme ça, le joueur ne serait pas bloqué, et la formation du pays ne serait pas cassée.
Pour en revenir à Drogba, il aurait été sélectionnable avec ce système.
Oui et non. Drogba a choisi la Côte-d´Ivoire à un moment où il n´était pas opérationnel pour l´équipe de France. A cette époque, il ne se posait pas la question avec Henry, Cissé, Trezeguet, Wiltord... Avec la loi que je mettrais en place, c´est vrai qu´il serait toujours français. Mais on l´aurait aussi laissé partir si on avait eu le choix, car il n´était pas concurrentiel. Il n´avait joué qu´à Guingamp. En revanche, la question se serait posée différemment pour Emerse ( Faé) ( le Nantais, champion du monde des moins de 17 ans en 2001, international espoirs français, a choisi d´évoluer avec la séletion de Côte d´Ivoire dans l´espoir de jouer la Coupe du monde 2006).
« Faire davantage en fonction des joueurs »
La fin d´année 2004 a été marquée par des " clash" publics entre des joueurs et leur entraîneur, comme Landreau à Nantes et Lizarazu à Marseille. Avez-vous l´impression que les joueurs ont plus de pouvoir qu´avant ?
Non. La différence, c´est que ces choses-là se géraient en interne. Maintenant, les médias donnent une vraie vitrine aux joueurs. Pour le reste, il y a toujours eu des joueurs qui rouspétaient dans le vestiaire.
La réussite d´un entraîneur passe-t-elle par la création de liens affectifs avec les joueurs, mêmes « artificiels » ? L´entraîneur doit réagir en fonction de la structure du club. En Angleterre, ou mieux, en Italie, la question ne se poserait pas. Capello, par exemple, se soucie-t-il de l´état d´âme de ses joueurs ? Pas du tout. Quand le joueur signe là-bas ( NDLR : Capello est à la Juventus), il sait que l´entraîneur est là pour faire en sorte que les joueurs soient bien physiquement, pour que l´équipe fonctionne tactiquement, pour avoir des résultats. Pas pour demander au joueur si son fils va bien et s´il n´est pas trop perturbé. En France, je me rappelle avoir entendu Arsène ( Wenger), à Monaco, dire qu´il ne discutait plus ses choix. Le point commun, c´est qu´il y avait au-dessus d´eux un pouvoir fort qui leur permettait d´agir ainsi. Dans un club où il n´y a pas de pouvoir fort, il vaut mieux avoir des relations affectives avec les joueurs.
Et en sélection ?
La nuance, c´est qu´il faut faire davantage en fonction des joueurs. Il faut être plus ou moins proche, mettre quelques coups à certains de temps en temps pour les bousculer. D´autres, au contraire, ont besoin d´être encouragés et soutenus. Il ne faut pas se tromper sur l´approche avec les uns et les autres.
« Cette période, je l´ai survolée »
Pour finir, quel regard portez-vous sur votre propre carrière de joueur en équipe de France ?
J´ai eu huit sélections ( entre 1973 et 1979), et ça ne dit rien du nombre de fois où je suis allé en stage à Saint-Malo. J´aimerais retrouver ce chiffre ! J´ai fait tous les sélectionneurs et je me suis déplacé un paquet de fois. Je retiens que j´ai perdu un seul match, en Tchécoslovaquie, sur la route de l´Euro 1980, l´année de la " Panenka" ( le 4 avril 1979 à Bratislava, 2-0, voir ci-contre). Pour une fois, je parlerais peut-être comme un vieux con : " Si j´avais su à l´époque tout ce que je sais maintenant sur le jeu, la gestion, les matches..." L´équipe de France a toujours représenté quelque chose pour moi : j´ai aussi 25 ou 30 sélections espoirs, et à chaque stage, on avait un match d´entraînement contre les A.
Aucun regret ?
Cette période, je l´ai survolée. Je dis souvent aux joueurs : " Vivez ce que vous faîtes en ce moment, c´est important à chaque fois. Ça ne se remplace pas". Moi, je ne l´ai pas pris avec l´importance que ça pouvait avoir. Je n´exclus pas que ç´ait été un détachement pour éviter le stress. C´est passé très vite et en même temps, j´ai l´impression d´avoir été international très longtemps. Sept saisons.
Maintenant que vous avez changé de position, admettez-vous que les joueurs actuels aient ce détachement, dont vous parlez ?
Oui, je comprends les joueurs fatalistes : que faire si on n´est pas retenu ? Le côté " ah si j´avais su", on ne peut le toucher qu´avec l´âge. Joueur, on croit tout savoir. En plus, je ne dis pas que ça aurait changé beaucoup de choses, je l´aurais vécu différemment. Ce que j´ai vécu, je l´ai vécu à fond.
Vous inspirez-vous de ce passé de joueur en équipe de France dans votre travail actuel ?
Même si je sais depuis toujours ce qu´est un rassemblement de joueurs de haut niveau, je mentirais si je disais que j´en sors des recettes. Je suis en construction permanente et mon bagage, mon vécu, me permettent de faire face à telle ou telle situation. J´essaie d´éviter de dire " de mon temps" à chaque phrase. Il reste une chose : jouer en équipe de France est un privilège, qui donne autant de droits que de devoirs. C´est la règle au-delà des époques qui, elles, ont changé.
Quel est le changement le plus important que vous avez relevé ?
L´entourage, les médias, sont beaucoup plus nombreux, et donc la tranquillité des joueurs était incomparable. A mon époque, c´était portes ouvertes. Il y avait trois ou quatre journalistes pour suivre l´équipe de France. Il y en a dix fois plus aujourd´hui, et encore, je suis gentil. Cette espèce de tranquillité n´était pas forcément une bonne chose. On gagnait, on perdait, ce n´était pas problématique. La situation actuelle mérite une protection différente. Et puis, le niveau est maintenant largement supérieur à ce qu´il était il y a vingt ans, et il sera largement supérieur dans vingt ans. Et pour l´équipe de France, le niveau d´exigence autour de leur performance a changé avec 1998. »