Part III
¤ Abdallah ben Abdelaziz Ibn ( fils de ) Saoud ¤
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Je n´ai jamais pu remettre les pieds en Arabie Saoudite. Les Paraguayens m´hébergent dans leur pays en veillant à ne pas égratigner mes susceptibilités - des artificiers tripotant une bombe n´auraient pas été aussi attentionnés ! Cepandant, mes blessures intérieures se cicatrisent difficilement. Quand Noura n´est pas là, je m´enferme dans une pièce et ne bouge pas. Sortir pour aller où ? Le Paraguay est trop dangereux et ne m´attire pas. Que vais-je y trouver de plus que dans cette villa ? Certainement beaucoup moins. Inutile d´essayer de se réconcilier avec le monde extérieur lorsque le coeur n´y est pas. Dans cette maison, je me sens à l´abri. Je n´y risque pas grand-chose. Je ne suis pas tout à fait à mon aise, mais je ne suis pas, non plus, lésé. J´ai besoin de prendre du recul, de comprendre ce qu´il m´arrive. Pourtant, à longueur de journée, je me cloître dans la maison et ne pense à rien. Plusieurs fois déjà, l´idée de me pendre m´a effleuré l´esprit ; je n´ai pas eu le courage de le faire.
Depuis que je suis arrivé au Paraguay, j´ai essayé de comprendre comment ma famille et moi en étions arrivés à fuir notre propre pays. À partir de quel moment l´Arabie Saoudite avait commencé à m´échapper ? Comment ai-je pu ne rien entreprendre, ne rien comprendre de ce qui se tramait ? Mon peuple a sûrement essayé de me faire un signe, de me dire quelque chose que je n´ai pas su saisir au vol. Où avais-je la tête ? C´est vrai, les manifestations se faisaient toujours plus nombreuses, certains n´avaient plus peur de dire qu´ils souhaient renverser la monarchie, mais comment aurais-je pu deviner qu´ils n´étaient pas simplement des groupes isolés ? Comment aurais-je pu concevoir que mon peuple soutenait ces personnes alors même que mes conseillers m´affirmaient le contraire ? Me garantissaient qu´avec plus de sévérité la situation se calmerait...
Puis, un matin, nous avons dû renoncer à notre Royaume. Je me souviendrai longtemps du silence qui accompagnait les membres de ma famille en quittant notre pays. Je levais les yeux sur mes conseillers pour essayer de comprendre la situation, et ceux ci me répondaient avec confiance << Ce n´est rien. Ça va s´arranger... Les Américains vont nous aider à revenir au pouvoir. >> J´y crois de moins en moins, pourtant cet espoir reste encore en moi...
<< – Votre Majesté, Madame al-Dossari est arrivée, m´annonce un domestique paraguayen.
– Faîtes la rentrer. >> Le domestique s´exécute en allant la chercher. Noura al-Dossari est une jeune femme belle et spontannée, elle s´occupe simplement de mes petits enfants, et ce bien avant notre exil vers le Paraguay, mais nous avons sympathisé dès nos premières rencontres. Et maintant, tout le monde - excepté certaines mégères - la considére comme faisant parti de la famille. Si j´étais plus jeune, il ne fairait aucun doute qu´elle serait devenue ma septième épouse. Elle a le rire facile et le coeur sur la main. Nous avons une formidable complicité elle et moi...
<< – Voilà que tu parles seul >>, me surprend Noura. Sa fraîcheur me surprend aussi. On dirait une fée surgissant d´une fontaine de jouvence, avec ses grands yeux timidement soulignés au crayon noir. Elle porte un voile qui cache ses cheveux et une robe noire si légère qu´elle épouse parfaitement les courbes voluptueuses de sa poitrine. Son visage est reposé, et son sourire radieux.<< — Je ne parlais pas, je réfléchissais à voix haute, ma belle Noura.>>
Je fais signe à l´un de mes gardes qu´il peut nous laisser seul, avant que Noura et moi ne nous jetions l´un contre l´autre. Soudain, en la serrant contre moi, je perçois, un à un, ses sanglots monter de sa poitrine et se propager à travers son jeune corps en une multitude de vibration. Elle se recule pour me contempler, la figure inondée de larme, puis me confie dans un murmure : << Je ne t´ai jamais aimée. >> Je ressens aussitôt un petit choc aux fesses, ou peut être une piqure, je ne saurais dire... Mais ce qui me fait le plus mal, c´est la révélation de Noura. Je ne retrouve nulle part la femme que j´ai tant souhaité épouser, la femme qui a comblé mon âme de douces présences. Son regard est terrifiant. Je ne retrouve plus rien d´elle ! Je suis comme catapulté par-dessus une falaise, aspiré par un abîme. Je fais non de la tête, non des mains, non de tout mon être...
<< Que me sors-tu là, Noura, mon amour ?! >>. Elle ne me répond pas, se contente de réciter un verset coranique, avant de changer une cartouche d´un stylo et de le planter dans son coeur, sans la moindre émotion dans les yeux. Au même moment je m´ aperçois que je n´arrive plus à respirer et mon corps tombe brutalement sur le sol tapissé. Je m´intime l´ordre de respirer. Comme si j´étais sous l´eau dans une piscine et tentais de remonter à la surface après avoir retenu mon souffle beaucoup trop longtemps. Mon corps est maintenant paralysé... J´essaie d´hurler mais n´y arrive pas, je ne peux même pas grimacer alors qu´une douleur atroce m´envahie ! C´est comme un poignard ardent enfoncé dans ma poitrine, qu´on tourne et enfonce toujours plus. C´est la sensation de la mort, infligée par la main d´Iblis, la main du diable. Je commence à voir ma vie défiler, mes sujets me faire allégeance et s´engager à toujours m´obéir, puis se revolter contre moi, me forcer à me refugier au Paraguay. Je vois ma famille, mes amis, mes épouses... et je vois Noura, son magnifique visage s´éloigne et s´efface en fondu progressif. Je vois la mort arriver, chevauchant une plaine en feu, pour s´emparer de mon âme.