Je suis fou. Comme bon nombre de mes congénères, je ne m´en rends absolument pas compte; ma manière d´être me paraît cohérente et " colle" très bien avec la réalité. Mais le jugement des gens sains d´esprit est pratiquement unanime : je ne puis donc que m´incliner.
Pareil délire a toutes sortes de conséquences facheuses. Un jour où, à l´école primaire, j´avais dit descendre en bas, le maitre m´a fait remarquer : Le français est une langue logique : on dit descendre tout court, parce que cela suffit. Quand j´en ai conclu qu´il fallait dire vieux femme pour éviter de répéter dans l´adjectif la notion de féminité implicite dans le mot " femme", on m´a dit que j´étais un méchant garnement. Cela nous arrive souvent, à nous, malades mentaux : on prend pour de la méchanceté ce qui n´est que pathologie.
Tenez! Voici un autre exemple qui vous donnera une idée du " rendement lexical" du petit investissement que demande l´espéranto. Il existe dans la langue internationale un suffixe -ajo, qui désigne l´objet, et un suffixe -ado, qui désigne l´action. À partir du verbe pensi ( penser), vous pouvez former trois équivalents du mot français " pensée" : penso est le terme courant, qu´on emploiera le plus souvent, mais si vous discutez philosophie ou psychologie et que vous vouliez préciser les nuances, vous direz pensajo pour désigner la chose que vous pensez, la pensée en tant qu´objet d´un acte mental, et pensado pour exprimer le fait de penser, la pensée en tant que processus. Ce ne sont pas des complications farfelues puisque vous ne préciserez ces nuances qu´en cas de besoin. Mais si la situation se présente, le mot est là, dans le potentiel de la langue, et vous n´avez qu´à le construire vous-même. Vous serez compris dans le monde entier. L´occasion pourrait se présenter par exemple si vous traduisez un auteur grec qui différencie noêsis ( pensado, action de penser) de noema ( pensajo, la chose pensée, la pensée que vous pensez).
Mais qu´est-ce que je raconte? Voilà que mon délire me reprend. J´oublie que, comme le savent tous les gens sains d´esprit, l´espéranto est une langue pauvre, un code sans vie, le rêve utopique de quelques pauvres fous...
Je suis fou. Je vois bien vos sourires. Vous êtes gentils, merci. Mais n´essayez pas de me convaincre. Il y a trop longtemps que ça dure. Je crains que mon cas ne soit désespéré