BANG BANG
Sur la musique de :
Nancy Sinatra - “Kill Bill” – Bang Bang (My baby shot me down)
« Bang !! »
Le coup raisonne dans le tombeau du roi, rebondissant contre les murs de pierre. De la poussière s’envole entre les briques sombres et grises, dans l’obscurité du lieu sacré, et retombe lentement en volutes opaques.
« Bang !! »
La vibration se répercute de haut en bas, à travers les salles vides et contre la roche dure et froide. Les murs tremblent, le mausolée fait mine de vouloir s’écrouler sous les coups des bombes à mana dehors et devant la puissance déployée par l’esprit originel du vent, ici, à l’intérieur.
« Bang !! »
De lourdes pierres de granit dégringolent du plafond dans un fracas épouvantable, soulevant des nuages de poussière et de débris. Des projectiles de roche jaillissent dans tous les sens pour aller s’écraser violemment contre d’autres rochers ou s’enfoncer dans la chair et les membres, perforant jambes et poumons. Corps à moitié morts, rouges, éclatés. Cadavres inconnus et méconnaissables. Crânes explosés, broyés. Cervelles brûlées, apeurées.
« Bang !! »
Un autre choc, une autre vibration. Des cris fusent de partout. Des hurlements. Des appels à l’aide. Et une voix… Grondements sourds, lames de vents, tornades de corps combattants. Vert et rouge. Pierre et sang. Terre et vent. Le combat fait toujours rage. La confusion est totale.
« Bang !! »
Mon cœur bondit dans ma poitrine, le monde se teinte de rouge et vibre au rythme de mes pas sur le sol. Courir. Les morts tout autour de moi, la vie quitte ce lieu de désolation. Courir encore, ne pas s’arrêter. L’air brûle mes poumons, je suis hors d’haleine, mais je dois courir encore.
« Bang !! »
Mon cœur cherche à s’évader, à bondir hors de ma poitrine. Et mes muscles me font mal. Je voudrais m’arrêter. Respirer et me reposer. Mais je cours. Je cours. Les rochers tombent toujours et la poussière m’aveugle. J’en avale. J’en respire. Ma gorge et ma trachée se déchirent et s’écorchent à force de hurler. Mes mains saignent. Mes ongles se retournent sur la roche solide, froide, insensible comme une pierre tombale qui se referme sur les vivants.
« Bang !! »
L’onde de choc me fait perdre la vue. Le voile noir recouvre toute chose. Mes oreilles bourdonnent, se bouchent. Je ne vois plus rien. Je n’entends plus les cris atroces. Mais je ressens encore les coups rapides et violents. L’explosion régulière de mon cœur entre mes côtes.
« Bang !! Bang !! »
J’ai la respiration coupée. Je suffoque. La douleur me transperce. Mais ce bruit affreux sort encore de mon corps ! Bang !! Mes dents s’entrechoquent. Bang !! Je tombe à genou sur la dalle dure et glacée du mausolée. Bang !! La nausée me reprend. Je sers les mâchoires mais le besoin de vomir est le plus fort. Bang !! Plié en deux au milieu des cadavres, je crache mes tripes, mon estomac se tord et fait remonter en moi bile amère et souffrances infernales. Le désespoir s’est emparé de moi. Je suis une épave sur un océan de sang, coquille de noix, brisé, je sombre. Les ténèbres m’habitent. Ils m’entourent, comme le vent glacial de ce lieu maudit. Bang !! Bang !!
Le goût du sang dans ma bouche. L’odeur de mort qui flotte dans les caveaux, me colle à la peau et s’écoule dans mes veines. Ma douleur s’échappe de mon cerveau, sue par mes pores, se déverse hors de moi, roulant comme les vagues d’une mer en colère sur mes joues, glissant comme un serpent dans les couloirs à la recherche d’une nouvelle proie.
Bang !! Je hurle comme un loup perdu, loin de sa meute, un loup blessé. Un loup seul… Bang !! Mes poings frappent le sol et la pierre. Je frappe comme un damné l’obscurité aveugle autour de moi. Je me blesse, mes poings s’ouvrent et le sang coule le long de mes doigts. Bang !! Je tremble de rage et d’horreur. De mes bras je chasse le vide devant moi, j’essaie d’ouvrir les yeux, mais l’obscurité est entrée trop loin en moi et mes pupilles autrefois comme deux glaciers purs se changent en billes de jais. Mon regard de corbeau se pose encore et encore sur le petit corps de Martel, colombe blanche au milieu des débris. Elle gît à terre, grise et sans vie, comme un oiseau mort, les ailes brisées. Son visage de porcelaine se noie dans la brume de ma souffrance qui remplit maintenant la salle du sceau et s’écoule autour de ses cheveux de soie. Le rouge de la douleur a coloré mes combats au fil de ma vie, mais c’est en noir et blanc que mon cœur se déchire lorsque je vois l’âme de ma bien aimée s’élever au-dessus du sol, diaphane comme les ailes d’un papillon. Ses lèvres bougent mais je n’entends que le bourdonnement du sang dans mes veines et le bang de mon cœur qui résonne dans ma poitrine. Elle baisse doucement son regard d’ange sur moi. Elle me sourit. Ses dents sont comme des perles et son âme irradie la lumière. L’ombre en moi se détache lentement. Mon cœur se gonfle. J’aimerais la prendre entre mes bras, oiseau de cristal, fragile et magnifique. Mais elle me souffle au creux de l’oreille, le bonheur d’être libre et de partir loin de cette terre de souffrance. Elle me demande de la laisser s’en aller paisiblement et de continuer à vivre. Puis son corps astral s’envole comme une plume portée par le vent et disparaît dans les pierres de la voûte au-dessus d’elle, absorbée, ingérée par le mana qui habite ce lieu.
Mon cœur a cessé de battre. Le vide et le silence m’entourent. Le temps flotte sur une barque, hors de la rivière. L’univers lui-même s’est arrêté pour contempler l’affolante beauté de cette âme qui le traverse à présent en un voyage sans retour.
Soudain, une frêle silhouette blanche me dépasse par la gauche et se jette sur la dépouille en hurlant. Et j’entends ! Et je vois à nouveau ! Le grouillement de la vie, les bruits, les hurlements, le fracas des rochers, qui avaient une seconde suspendu leur chute inexorable. Mithos allongé sur le cadavre de sa sœur ressemble à une poupée de cire qui aurait fondu au soleil. Il pleure, enserrant la petite chose inanimée, projetant son mana bouillonnant en elle comme si, en lui donnant sa force, il pouvait la ramener d’entre les morts. Je reste figé. J’ai retrouvé mes sens, seule la couleur n’est pas revenue. Je vois Kratos en noir et blanc, toujours aussi vibrant d’énergie, se démener pour la ramener. Mais je sais qu’aucun sort ne rendra jamais à ce petit corps gris la couleur des blés mûrs et le bleu du ciel en été. Elle est définitivement partie et son dernier sourire aura été pour moi…
Bang !! Bang !!
L’anesthésie de mes sens a pris fin. Mon cœur a repris ses droits sur ma vie. Il frappe à nouveau, heurtant mes côtes, propulsant le sang dans mes veines, dans mon cerveau, irrigant mon corps à nouveau. Le poison de mon désespoir circule tout aussi vite en moi, et je m’écroule sur le sol, ivre de douleur.