Chapitre 2
Les tombes étaient finalement creusées. Une dernière fois, je lançai un regard vers les cadavres de ma famille, des deux seules personnes que je connaisais. Lentement, je pris les cadavres l’un après l’autre et les déposai délicatement sur la terre humide du matin. La rosée deversait ses gouttes glacées sur les touffes d’herbes aux alentours. Etait-ce des larmes? Ou tout simplement la réaction au froid des plantes? Je pouvais tout m’imaginer à ce moment là…
Avec la pelle, je ramassai la terre pour la deverser sur les corps inanimés. Peu à peu, ils furent recouverts, leurs visages marrons par la couleur de la terre et j’installai les croix en bois, fabriquées avec le peu de moyens que j’avais. Deux planches de bois, de la corde et une croix est faite.
Une fois les deux corps ensevelis, je m’empressai de rentrer dans ma deumeure que j’allais abandonner pour partir, loin, loin d’ici. Le plus important, l’épée de Filmor. Ceinte à mes côtés, je sentais une sorte de puissance m’envahir mais encore plus quand je l’empoignais. Était-ce de cela que parlait mon père? Qu’importe, la première chose à faire est de trouver une place comme écuyère à Tellius puis apprendre avec le seigneur que je servirai à manier ce que mon père n’a jamais voulu m’apprendre, l’épée. Et après les années de services requises, il m’adoubera et je pourrais enfin partir en quête de vengeance.
Je montai à l’étage dans ma chambre pour prendre le strict necessaire: une tunique de rechange, les gantelets de Filmor, mes bottes de cuir et le souvenir eternel de ces dix années de vie en ce lieu qui s’arrêtaient ici même. La mort de ma famille m’a bien fait comprendre une chose, c’est que la vie calme et posée que l’on peut avoir durant les première années en ce bas monde emplit de haine, de conflits et de complots, peut s’arrêter sans prévenir. À ce moment, il faut prendre son destin en main, choisir la voie la plus logique et la plus sûre et non la plus simple comme beaucoup l’ont fait.
Mon sac à la main contenant le reste des écus trouvés dans la chambre paternelle, ma tunique grise-bleue pour me changer, assez de nourriture, de la viande seche en particulier, pour tenir le voyage et une carte du monde que j’avais eu le temps de regarder grossièrement. Je n’avais pas le sens de l’orientation, loin de là, mais d’après mes estimations, j’en aurais pour deux bons jours de marche et une demi-journée. Il n’y avait que de la plaine et aucune montagne en chemin donc pas d’efforts trop brusques à faire.
Un dernier coup d’œil vers la maison, je tournait definitivement une page de ma vie, la première. La seconde s’ouvrait à moi et les mots s’enchaineraient sans fin… C’est ce que je croyais encore à l’époque. Cette période dont je revais ne serait que la troisième, une autre allait s’intercaller entre les deux, une période certes rude, mais bien formatrice.
Mais à ce moment, je me concentrais sur mon départ. L’horizon bleu devant moi, j’entamais ma route qui se présentait longue.
Rien ne perturbait ma marche soutenue, le vent soufflait dans mes cheveux, les faisant voler dans tous les sens, l’épée bien attaché à moi me frappait la jambe droite sans faire mal, mais sa présence, je ne sais pourquoi, me rassurait.
Le calme reignait, une journée parfaite pour me rendre à des kilomètres d’ici…
Tout d’un coup, sortant de nulle part, une dizaine d’individus s’approchèrent de moi, un rictus au bord des lèvres, des yeux rouges injectés de sang, un regard de barbare. Ces hommes m’effrayèrent et je restai sur place, bouche bée. Leurs cheveux en bataille et les cicatrices, pour certaines encore fraiches, n’arrangeaient rien à leur aspect.
Le premier reflexe qui me vint fut de porter ma main à ma ceinture mais au moment où ils sortirent leur armes, l’un d’eux prit la parole.
- Alors jeunette, que fait-on seule en plein milieu d’une plaine où, à part quelques personnes de notre trampe qui la cotoyons, il n’y a personne?
- C…Comment? Qui êtes-vous et que me voulez-vous?
- Ne prends pas cet air affolé, mais donne moi tes biens et tout se passera pour le mieux.
- Mes biens? Mon sac vous voulez dire?
- Oh oui! Et ce qui pend à ta ceinture aussi.
- Cette épée? Jamais de la vie! Elle appartenait à mon frère et c’est avec elle que je deviendrai un grand chevalier!
- Une fille? Chevalier? Ne me fais pas rire! Personne ne voudra de toi…
- Qu’en savez-vous, vous qui ne cotoyez que le vol et la rapine?!
- Ne me parle pas sur ce ton, petite effrontée! Je voulais me montrer gentil et te laisser la vie mais tu ne veux pas coopérer alors je vais être obligé de te tuer.
- Ouais chef! Enfin de l’action!
- Silence! C’est moi qui donne les ordres ici!
- Alors, vous vous mettez d’accord? J’ai une route à faire moi!
- Eh la morveuse! Laisse notre chef décider!
- Toi qui a l’air en forme Mach, je te la laisse.
- Moi chef? Mais je veux m’amuser, un coup dans le ventre et elle meure!
- C’est ça ou rien.
- Bon, d’accord… Viens là gamine, et fais ta dernière prière!
- Oh oh! Mach, laisse moi lui dire une petite chose. Chère enfant…Si tu réussi à vaincre Mach, nous te laissons libre. Mais ne te fais pas d’illusions, tu va y rester.
- Trop gentil chef, je vais en faire de la purée…
- Tuer des enfants vous amuse tant?
- La vue du sang est tellement palpitante. Commencez!
Que faire? Jamais je n’avais livré de combat ni même appris à tenir une épée. Du moins la manier. Mach arrivait sur moi, un sourire carnassier aux lèvres. Il souleva lourdement sa hache qu’il tenait à pleine mains. D’après quelques leçons que j’avais reçu de théorie par Filmor, il existait un certain triangle des armes: la lance bat l’épée, l’épée bat la hache et la hache bat la lance. Ainsi mon arme avait l’avantage sur celle de l’autre. Dans un mouvement désinvolte, ma main gauche sorti l’épée du fourreau dans lequel elle était rangée et je la brandis devant moi. L’autre n’avait nullement l’air surpris et je n’étais pas tellement rassurée contrairement à l’apparence que j’essayais de me donner. Ma main tremblait et Mach se jeta sur moi. Sans savoir d’où venait mon geste, je parai son coup avec le tranchant de ma lame. Une brusque impulsion me fit rejeter mon adversaire en arrière qui vacilla. Je sentis une énorme bouffée de puissance monter en moi. Le pommeau brillait sous ma main. Un jaune éclatant faisait briller ma peau. Je pris alors confiance et mis tous mes espoirs dans cette épée. Mon père parlait d’une puissance avec mon frère. Jamais Filmor ne l’avait découverte, jamais. Et pour mon cas, c’était la première fois que je l’empoignai et tout son pouvoir deferlait en moi, dans mon bras, dans mes nerfs, dans mon sang. Elle circulait dans mon corps, me donnant une puissance tellement terrible que je ne pouvais perdre. Pas aujourd’hui, pas comme ça, pas face à un vulgaire bandit.
Lentement, mon regard se tourna vers lui. Je m’approchai doucement, ma main ne tremblait plus mais au contraire, l’assurance avec laquelle elle tenait mon arme m’étonnait. Mach se releva et me regarda. Je soutins la pression qu’il émettait sur moi et leva ma lame. Elle tomba droit sur lui mais se prit dans le metal de la hache. Sans demander son reste, le bandit rompit l’union et voulu me frapper.
J’étais totalement envahie, dépendante de l’épée. Elle brillait de plus en plus sans que je puisse la retenir. Mach passa dans mon dos et je sentis sa hache s’élever. En reprenant un instant le contrôle de moi-même, j’eus la présence d’esprit de rouler sur son côté et me laisser envahir une nouvelle fois. Une petite voix murmurait dans ma tête qu’il allait falloir que j’apprenne à manier l’épée mais que tant que je ne le saurais pas, l’esprit veillera sur l’élu… Encore cette histoire d’élu. Pas le temps d’y porter plus d’attention, l’ombre de la hache infernale se relevait au dessus de ma tête et mon bras partit à sa rencontre. Les lames émirent des étincelles au moment où elles s’entrechoquaient. Sans prévenir, mon épée frappa un grand coup qui fit tomber mon adversaire au sol et le désarma. Il était à ma merci, le regard hagard et l’expression d’effroi sur le visage de ses compagnons en disait long sur leur surprise qui devait être aussi grande que la mienne. Soudain, le chef m’interrompit alors que j’allais donner le coup de grace.
- Laisse le en vie
- Oui, laisse Mach.
- Nous ne savions pas qui tu étais.
- Croyez-vous que je sais moi même d’où viens cette puissance?
- Tu…Tu ne le sais pas?
- Je suppose qu’elle vient de l’épée.
- Elle est sacrée, tout le monde connaît la légende des apotres.
- Quelle légende?
- Comment ne peux tu pas la connaître? Toi qui as hérité d’un pouvoir divin?
- Le pouvoir? Enfin, expliquez vous, je ne comprends rien.
- Tu le sauras bien assez tôt.
- Vous parlez comme mon père…
- Cessons de parler de cela. Tu as battu Mach, tu peux partir.
- Je ne suis pas sûre que l’épée le veuille bien. Tu as offencé son maître, Mach encore plus. Elle doit donc l’achever.
- Cette épée est maudite, ne te laisse pas avoir.
- En attendant, c’est grace à elle que je suis encore en vie.
- Oh aller! Pars, rejoins la ville et laisse nous en paix!
Je rengainai l’épée dans le fourreau. En faisant demi tour, je la senti mécontente. J’allais effectivement devoir la dresser et canaliser son immense pouvoir.
Tout d’un coup, alors que je venais à peine de quitter les brigants, je sentis une flèche se ficher dans mon épaule.
Je tombais à terre et vis le groupe. Le chef, arc en main avait tiré.
Doucement, mes forces m’abandonnèrent
Ils partirent
Seule, je tentais en vain de me relever
Ne le pus
Entendis des bruits de pas
Vis un visage se pencher sur moi
Tombai dans le coma.