Chapitre 34 : Entre rêve et réalité.
Personne n’était présent aux alentour. Il n’y avait cette femme de présente. Xenora était là elle aussi. Elle ne savait pourquoi ni comment, mais elle était là malgré tout, fixant la femme se tenant au milieu de la place principale de Neocosta. Il faisait sombre, la nuit était tombée.
La pauvre femme regardait Xenora avec une expression de terreur sur le visage.
La magicienne se rendit alors compte qu’elle ciblait la pauvre femme avec un arc et une flèche. Elle tenta de bouger, de diriger la flèche vers le sol, mais rien à faire.
« Tire »
La main de Xenora tremblait. Impossible de viser avec précision, la peur faisait vibrer l’arc avec trop d’intensité. D’où venait cette voix qui l’effrayait tant ?
« Tire, c’est une pêcheuse, tu peux prendre son cristal sans soucis, elle n’est pas innocente… »
La voix résonnait dans sa tête. C’était une voix froide, glaciale. Elle ressemblait à une sorte de sifflement. Comme si un serpent avait soudainement était capable de prononcer des paroles…
« Tire, siffla la voix, tue là ! »
La main de Xenora tremblait de plus en plus, la femme n’avait toujours pas bougé sous l’effet de la peur.
« Tue là ! »
Elle allait bientôt lâcher la flèche.
« Tue là, siffla de nouveau la voix, sinon tu sais très bien ce que je ferai subir à ton corps… »
Xenora ferma les yeux et lâcha prise. Elle entendit un bruit étouffé, comme si quelqu’un avait voulu crier mais qu’elle avait été retenue. La magicienne rouvrit les yeux et regarda la femme sur laquelle elle venait de tirer.
La flèche s’était plantée seulement à moitié dans le cristal du Cruxis qui ornait sa poitrine. Le cristal s’était fissuré mais ne se brisait pas pour autant. Quant à la femme, elle ne bougeait pas. Elle fixait l’horizon, comme si elle voyait un objet qu’elle seule pouvait percevoir. Elle avait le regard vide, le visage dénué d’expression.
Xenora se sentit marcher jusqu’à la femme qui se tenait toujours debout, au milieu de la place. Elle se rendit compte que la femme était très grande, où étais-ce elle-même qui était devenue petite ? Elle n’en savait rien.
« Madame Rax, commença la magicienne, vous allez bien ? »
Elle ne savait pas comment elle avait eu vent du nom de cette femme qu’elle ne connaissait pas, cette femme qu’elle n’avait jamais vu de sa vie. La dénommée madame Rax ne répondit pas, elle continuait de fixer l’horizon sans la moindre expression sur le visage, comme si son corps n’était désormais qu’une coquille vide dépourvue d’âme.
Xenora se retourna, toujours choquée par ce qu’elle venait de faire. C’est alors qu’elle le vit : un jeune garçon un peu plus âgé qu’elle. Curieusement, elle connaissait son nom aussi, malgré que c’était la première fois qu’elle le voyait : c’était Will.
Elle n’eut pas le temps de réagir car elle se redressa en sursaut de son lit.
Xenora regarda frénétiquement autour d’elle. La magicienne se trouvait dans un lit, le lit se trouvant lui-même dans une petite chambre. Le bruit des vagues à l’extérieur, ainsi que le balancement régulier de la pièce, lui rappela qu’elle se trouvait dans un bateau en direction d’Izoold. L’elfe s’essuya le visage, encore coulant de sueur, en essayant de se rassurer au mieux.
« Ce n’était qu’un rêve, murmura-t-elle pour se rassurer, ce n’était pas la réalité. Rien de tout ça ne s’est réellement produit… »
Mais au fond d’elle-même, elle savait que ce qu’elle disait était faux. Cet évènement s’était bel et bien produit. Seulement ce n’était pas elle qui avait tiré la flèche, car ce n’était pas elle qui était présente à ce moment là.
Le nom de Philis lui vint immédiatement à l’esprit. Elle seule utilisait un arc pour tuer des anges. Mais un détail la troubla : cette voix qu’elle avait entendu, d’où provenait-elle ? Ce n’était sûrement pas celle du gamin qu’elle avait vu juste avant de se réveiller.
Il n’y avait qu’un seul moyen de le savoir et Xenora le savait. Elle se leva, s’habilla et sortit de sa chambre pour aller sur le pont. Elle profita de l’air marin pour se remettre un peu de ses émotions, puis elle se mit en route vers la chambre de Philis, avec la ferme intention d’obtenir les informations qu’elle voulait.
Ses pas produisaient un bruit sourd sur les planches en bois qui couvraient le pont du navire. Mais ils étaient en grande partie couvert par le son des vagues se brisant sur la coque du bateau. Quelques lumières, au dessus de chaque porte de chambre, éclairaient le pont de leurs faibles lueurs.
La magicienne arriva à la proue du navire. Le bruit des vagues s’y révélait encore plus intense. Elle aperçu alors 64, appuyé sur la barrière à l’avant du navire. Que faisait-il levé à une heure pareille ?
L’elfe s’en approcha et s’appuya à ses cotés sur la barrière. Elle vit alors qu’il avait remis son foulard sur son visage. Il semblait perdu dans ses pensées, regardant l’horizon.
« On ne voit pas grand-chose par ce noir, fit elle remarquer pour lancer la conversation.
- On y voit suffisamment » répondit simplement 64, sans quitter l’horizon du regard.
La magicienne remarqua alors que les pupilles du demi elfe étaient dilatées à l’extrême. Ce n’était pas la première fois qu’elle constatait ce phénomène chez lui. Elle supposa qu’il avait développé, d’une manière ou d’une autre, la capacité de voir en pleine nuit. Son regard tomba ensuite sur ses mains. Il portait toujours ses gantelets.
« Tu ne te sépares jamais de tes armes de temps en temps ? » demanda-t-elle.
Elle eut alors une sensation étrange. Comme un sentiment de faiblesse, de désemparement. Mais elle savait que ce sentiment ne venait pas d’elle, il venait de 64. Etrangement, l’image des crocs d’un loup et des yeux d’une goule lui vint à l’esprit. Mais elle attendit tout de même sa réponse, sachant pertinemment qu’il n’avait aucune envie de donner un quelconque détail.
Le regard de 64 quitta alors l’horizon pour se diriger vers ses gantelets, dotés de griffes métalliques.
« Je n’aime pas vraiment les quitter » dit-il simplement.
64 frissonna. Xenora essaya de se concentrer sur ce que ressentait le demi elfe. Curieusement, elle ne décela pas la raison de ce frissonnement.
« Un problème ? s’aventura-t-elle
- J’ai juste froid, expliqua le demi elfe.
- Il fait pourtant bon, fit remarquer la magicienne.
- C’est juste que je n’aime pas particulièrement la fraîcheur. »
Xenora hésita un instant. Puis elle se décida et s’accrocha au bras droit de 64, la tête posée sur son épaule. Elle sentit un autre frisson de la part de 64, mais le don obtenu de Vérius lui fit ressentir un certain stress de la part du sans nom. Visiblement, 64 n’était pas habitué à recevoir une quelconque marque d’affection. Quant à Xenora, elle se sentait incroyablement bien. Elle aurait aimé rester là jusqu’au levé du jour si cela avait été possible. Mais elle se rappela alors ce qui l’avait poussé à sortir de son sommeil.
« Je dois aller faire quelque chose, dit-elle en lâchant 64, je reviendrai tout à l’heure si t’es encore là… »
Elle hésita un instant, plongeant son regard dans les yeux de 64, essayant de se souvenir du visage angélique du demi elfe, désormais faiblement éclairé par les lumières du bateau et couvert d’un foulard.
Puis elle se décida, prenant 64 par surprise, elle se pencha vers lui, abaissa son foulard avec la main et posa ses lèvres sur les siennes…
64 resta figé de stupeur, c’était bien la première fois qu’il se trouvait dans une telle situation. Il était tout sauf préparer à un tel acte de la part de l’elfe. Ne sachant comment réagir, il se laissa faire. Et puis après tout, il ne trouvait pas cela si désagréable…
Lorsque la magicienne se sépara enfin du demi elfe, ce dernier n’avait toujours pas bougé. Il fixait Xenora avec un air de totale incompréhension. La magicienne remarqua que 64 tremblait légèrement, malgré les efforts qu’il semblait fournir pour rester aussi détendu qu’à l’habitude.
« Pourquoi t’as fait ça ? » demanda-t-il.
Xenora essaya d’analyser les sentiments de 64 avant de répondre quoique ce soit. Mais visiblement le demi elfe était complètement déboussolé et elle n’arrivait pas à percevoir avec précision ce qu’il ressentait. Finalement elle se décida à donner une réponse.
« Parce que ça fait un moment que j’en avais envie » murmura-t-elle en souriant.
Puis elle s’éloigna en direction de la chambre de Philis, laissant 64 seul sur le pont.
En chemin elle croisa Zeratos. Ce qui l’étonna étant donné que ce dernier était du genre à passer son temps libre à dormir. Il ne semblait d’ailleurs pas très réveillé. Il marchait lentement, oscillant légèrement, regardant un bout de papier avec ces yeux cernés.
« Qu’est-ce que tu fais debout toi ? » interrogea Xenora.
Zeratos sembla tout juste de se rendre compte de la présence de sa sœur adoptive. Il cligna des yeux, essayant de mettre ses idées au clair, puis ouvrit la bouche.
« Je vais demander un nouveau lit au capitaine, marmonna-t-il, le mien s’est volatilisé.
- Volatilisé ? répéta Xenora pour s’assurer qu’elle avait bien entendu.
- Oui j’étais en train de dormir quand mon lit s’est transformé en une espèce de drôle de type qui m’a donné ce bout de papier. D’après lui c’est une recette de cuisine. Enfin bref, j’ai voulu lui demander de me rendre mon lit quand il a disparu.
- T’as encore rêvé, signala la magicienne, les lits ne se transforment pas en humain, ni l’inverse d’ailleurs…
- Si tu me crois pas va voir dans ma chambre, le lit à disparu. Mais il va pas s’en tirer comme ça, on va le retrouver très vite celui là.
- A quoi il ressemblait ? questionna l’elfe.
- C’était un grand blond, commença le frère, mais ce qui était le plus bizarre c’était ses vêtements : il était habillé en cuisinier et il se trimballait avec une énorme fourchette. Je vais voir le capitaine pour signaler le vol et qu’on fouille le bateau à sa recherche. Un type pareil ça doit se retrouver facilement… »
Puis il s’éloigna, toujours avec son air fatigué. Xenora s’inquiéta un moment de la santé mentale de son frère. Il avait toujours été un peu original, mais jusque là il n’avait encore jamais eu d’hallucinations.
L’image d’un cuisinier tenant une énorme fourchette lui traversa l’esprit. Mais elle chassa très vite l’idée que Zeratos puisse dire la vérité et continua son trajet en direction de la chambre de Philis.
Plus elle s’approchait du but, plus une sensation étrange s’emparait d’elle. Un sentiment de froid intense. Une sorte de tristesse qui semblait impossible à soulager. Des larmes coulèrent sur ses joues sans pour autant qu’elle ai envie de pleurer.
La magicienne se stoppa, essuya son visage avec ses mains et regarda avec intérêt le liquide brillant se trouvant sur le bout de ses doigts. Les larmes cessèrent immédiatement leur arrivée. Le sentiment de tristesse disparu aussi vite, à l’instar de cette sensation glaciale qui la mettais mal à l’aise.
Xenora ne comprenait pas ce qu’il venait de se produire. Pourquoi ses sentiments s’étaient « déréglés » tout à coup ?
Elle aperçu alors Zack, appuyé sur la rambarde de l’arrière du bateau. Etait-ce lui qui souffrait autant ? Il fallait en avoir le cœur net.
Xenora essaya de faire le vide dans sa tête, fixant le dos de Zack. Tentant de sonder ses sentiments…
Elle fut soudainement prise d’une sorte de colère noire. Une vague de haine provoquant une rage intense. Curieusement, elle ressentait un besoin incroyable de retourner auprès de 64. Mais pas pour les mêmes raisons que la fois précédente. Cette fois-ci elle voulait le tuer, le faire souffrir. Paniquée, elle coupa le contact avec l’alchimiste et la rage s’estompa. La magicienne réalisa alors que la colère du militaire envers 64 tenait plus de la haine totale que d’une simple rivalité. Mais pourquoi 64 ? Qu’avait-il fait ?
Elle se souvint alors du rêve qu’elle avait fait concernant l’alchimiste. Cette ombre dotées de griffes, ce rayon lumineux suivi d’une douleur incroyable à l’œil droit…
« Les griffes… » songea Xenora.
Elle avait pourtant du mal à croire que le demi elfe pouvait faire preuve d’autant de cruauté. Malgré le fait qu’il était le seul qu’elle connaisse à utiliser de telles armes.
Cette révélation lui fit complètement oublier Philis. Elle retourna donc en direction de sa chambre. Sur le chemin, elle croisa à nouveau Zeratos qui tenait une conversation agitée avec le capitaine du navire.
« Mais je vous jure, assura l’elfe, il était aussi réel que vous et moi !
- Monsieur je vous informe que si vous avez jeté ce lit par dessus bord vous risquez de gros ennuis. Et cessez donc de raconter cette histoire à dormir debout d’un homme nommé le « Monster Chef », ça ne prend pas avec moi.
- Wonder Chef ! corrigea Zeratos, ça fait cent fois que je vous le dis. Et je vous assure que je ne mens pas, pourquoi je serais venu vous voir si j’avais jeté un lit à la mer ? »
Xenora n’écouta pas le reste de la conversation, persuadée que de toute manière Zeratos délirai complètement. Elle retourna dans sa chambre et se jeta dans son lit, s’endormant presque aussitôt…