Il est seul, en plein centre de cette clairière. Seul peut-être mais loin d’être sans défense. Ses bois immenses sont une menace permanente. Un coup de ceux-ci pourrait tuer n’importe quel animal. Son pelage est brun foncé, presque noir. C’est déjà l’automne et il n’est pas encore partis. Il broute, relève de temps à autre la tête pour surveiller les environs, prêt à fuir à la moindre alerte. Vigilance constante. Une proie difficile. Mais je n’ai rien trouvé d’autre. Et j’ai faim. Moi, je ne pars pas, alors je dois me préparer à passer l’hiver. Faire mes réserves. Je dois faire attention, très attention. Pas de mouvement brusque, pas de bruit, rien qui pourrait l’alerter. J’avance contre le vent, pas à pas, le ventre collé au sol, tous les sens en éveil. Encore quelques mètres et je pourrais lancer la course qui lui sera fatale. Il n’aura pas le temps de réagir que je lui aurais saisi le cou, le vidant de son sang, le vidant de sa vie. Oui, mais pas tout de suite. Il faut avancer encore un peu, juste un peu. Soudain, un craquement sec résonne dans la forêt. Il a entendu lui aussi, et a fui sans se faire prier. Je me relève, mais il est trop tard pour le poursuivre. Et ce bruit m’intrigue. Ce pourrait être un animal, mais non ! Voilà que ça recommence ! Je ne sais pas, ou plutôt je ne sens pas, ce qui fait ce bruit. C’est contre le vent. Ah c’est trop bête ! Je vais voir. Ah, et voilà que je me mets à courir, moi, au beau milieu de la nuit vers l’inconnu. On aura tout vu !
J’y arrive enfin. Là devant moi, une lumière tremblotante. Mais vive. Un feu. Et s’il y a un feu, cela signifie forcément… Oui, je le vois, de l’autre coté. Ma curiosité me perdra ! Un vertical ! Je suis juste en face de lui. Je ne suis pas caché à sa vue et n’essai pas de l’être. Et malgré ça, il ne m’as pas vu.
-Qu’est ce que… ?
Ou peut être que si.
-Qui est là ?
Qui est là ? Mais c’est moi mon vieux ! Moi, Taho. Taho du nom que m’ont donné tes semblables. Et oui, je suis connu par ici, moi. Taho le vil, qui tue les moutons par dizaines, que dis-je ? Par centaines ! Taho le monstre, qui dévore les enfants, et parfois même les parents s’ils se montrent trop attachés à leur progéniture. Quelle imagination, s’il vous plait !
Et sais tu ce que signifie mon nom, Taho, dans ta langue ? Démon. Voilà, je suis le démon noir. Parce que, vois tu, je suis noir, étrange non ? Mais je suis aussi Taho le solitaire. Taho qui a été chassé de sa meute, sans doute parce qu’il faisait de l’ombre au dominant, mais qui préfère maintenant se débrouiller seul. Tant bien que mal. Enfin ça, c’est moi qui le dis !
Mouais, à voir ton regard vide, j’en conclus que je dois pas vraiment t’intéresser. Tiens, ça y est, tu m’as vu ! J’ai grognais, vraiment ? Désolé, ça a du m’échapper. Bah, qu’est ec qu’il t’arrives, t’as peur ? Et qu’est ce que tu cherches, comme ça ? Un bout de bois, pour te faire une torche ? T’as pas encore assez de lumière ? Eh ! Fais gaffe avec ça, c’est dangereux ! Ma parole, c’est qu’il me menace, le bougre ! Mes poils se hérissent. Je fléchis les pattes, baisse la têtes et la queue d’un air inquiétant. Je retrousse mes babines sur des crocs assez impressionnants et me met à grogner, sans retenue cette fois. En général, ça leur fait peur. Mais celui-là à l’air un peu plus coriace : il hésite mais continu d’avancer vers moi, tenant son brandon enflammé à bout de bras et faisant de grands moulinets. Si tu veux jouer à ça, on va être deux ! Je m’avance à mon tour, dans la même attitude menaçante. Et une fois arrivé tout prêt, j’aboie. Cette fois il recule. Il pu la peur à pleine truffe. Aller , la touche finale : un bon gros hurlement.
Ah regardez le détaler ! On croirait qu’il a le diable à ses trousses. Mais non ! Juste un démon, un démon noir. Oui, je n’ai pas pu m’empêcher de le poursuivre, histoire d’être sûr qu’il sorte de ma forêt. Ca y est, on arrive à la limite des arbres. Je te laisse ici. Et il continu à courir dans la rase campagne ! Il va sûrement retrouver les siens. Je me demande ce qu’il va bien pouvoir leur raconter. Quel sera mon nouveau nom ? Taho le terrible qui agresse les voyageurs sans défense ? Ou Taho le sauvage, qui chasse les verticaux comme des lapins ? Quoique un lapin est plus difficile à attraper qu’un vertical. Bah, qu’importe, pour moi ça ne change rien. Oui, enfin, a part que cet idiot m’a fait raté ma chasse. Et le jour va se lever, trop tard pour chercher une nouvelle proie.
J’ai plus qu’à rentrer me coucher…
