Ryan Locke
Un corps. Une masse énorme, entre mes doigts, inerte, lourde, mais surtout morte. Cela doit faire maintenant plusieurs dizaines de minutes que je marche, hagard, dans la désolation de la base, toujours autant vide. Dante est mort; j´ai survécu. Je me sens infâme, je me sens voleur, j´ai honte de pouvoir encore fouler le sol alors qu´il est déjà bien ailleurs. Saladin, quant à lui, est peut-être mort, je ne sais pas, je ne veux pas savoir. Le monde vous paraît bien beau quand vous venez de triompher d´un ennemi pareil néanmoins. Chaque souffle est bénéfique, chaque couleur que l´oeil perçoit est un éclat de vie. Et puis on retourne à cette masse entre mes doigts, que je mène je-ne-sais-où. Une masse, juste une masse. Plus même un être humain, une masse. Je m´arrête de marcher, mes jambes me font mal, et je pose doucement le corps de Dante contre le mur d´un petit bunker qui servait à l´entraînement. Je suis à l´orée d´un petit bois, qui s´étend au-dehors de Fox-Hound, si Fox-Hound existe encore. Assis, je pose ma tête contre le mur, et je souffle un peu, reprenant mes esprits, réalisant que je transporte inutilement un défunt. Un ami, mais un défunt tout de même. Je me tourne vers lui, dans la nuit. Son visage a l´air serain, il dirait qu´il dort. Il est mort.
-C´est inutile...
Je ne sais pas à quelle vitesse j´ai dégainé mon Sig vers cet inconnu, mais rapidement, très rapidement. Sa tête entre un bout de métal saillant qui pointe près de la sortie du canon, une mort certaine pour lui.
-Ceci est tout autant inutile, me fit le Corbeau en s´approchant un peu plus de moi.
Je baisse mon arme, et la laisse tomber sur le sol; elle est inutile désormais. De toute façon la Mort guette à chaque couloir, chaque chemin, et je me demande bien pourquoi la grande Faucheuse ne m´a pas encore attrappé.
-Il est mort, murmurai-je dans la nuit, le visage impassible.
Le Corbeau s´assit à côté de moi, son habituel imperméable noir toujours sur les épaules. Il enlève son capuchon, et j´observe quelque peu son visage. Il me dit quelque chose: le teint clair, de nombreuses rides sur le front, et une petite barbe blanche, très légère; il est juste mal rasé.
-Que faites-vous ici? finis-je par demander.
-Et toi, que fais-tu à transporter un cadavre à travers la base?
-Je ne sais pas... l´enterrer, probablement.
-C´est le meilleur moyen de te faire descendre, oui.
Je gardai le silence. Il avait raison, comme d´habitude d´ailleurs. Mais je ne pouvais laisser Dante ici, seul, dans le noir. Je savais qu´il était déjà dans le noir, mais il me fallait l´enterrer.
-Il faut l´enterrer, dis-je en écho.
Le Corbeau resta silencieux, se grata l´oreille et plongea son regard dans le petit bois; dans sa brume et ses ténèbres.
-Tu vois cet arbre, là-bas? fit-il en pointant du doigt.
Je hochai la tête.
-Un olivier. Le symbole de la paix.
J´écarquillai grand les yeux, et ouvris la bouche stupidement, mais le Corbeau avait déjà recommencé à parler.
-Tu as une pelle?
Je fermai lentement la bouche, et le regardai au fond des yeux. Il avait réponse à tout, ou il était fou. Mais en y repensant, il était vrai que transporter la dépouille de Dante était chose stupide. J´observai encore une fois cet olivier, la paix, et montrai clairement mes deux mains à l´étrange individu.
-J´en ai deux.
J´avais mal aux mains. Le sol était froid et humide, et le trou profond, mal creusé. Le Corbeau semblait inépuisable, et enfuissait ses doigts dans la terre avec acharnement, envoyant au loin des mètres cubes de terre avec force. Au bout de quinze minutes, le trou était assez profond pour héberger un corps, quelques racines de l´olivier émergeaient, mais le trou était creusé. À genoux, les manches retroussées, le corps froid, je tournai mon regard vers Dante, les yeux fermés, l´air heureux. Je ramassai les quelques pierres qui jonchaient le fond du trou, les jetai à l´extérieur, puis partis vers le corps de Dante. Calmement, avec humilité, je le pris à nouveau dans mes bras. Cette fois-ci son corps était dur, et je fus bien forcé de m´avouer qu´il était définitivement mort. Une larme étincellante glissa sur ma joue, mais sans un sanglot. Le Corbeau me regardait, un air étrange dans le regard, comme s´il se voyait à nouveau, et je devinai rapidement que ce n´était probablement pas la première fois qu´il devait enterrer un proche. Je me courbai au-dessus du trou, et déposai calmement le corps de Dante à l´intérieur. Le trou était juste assez grand, et cette pensée me fit sourire, je ne sais pas pourquoi, mais ça me faisait du bien. Je lui arrangeai les mains sur le torse (avec difficulté tout de même, il était gelé), lissai une dernière fois ses habits, et observai encore une fois son visage. Il était pâle, mort; il était et est toujours bien au fond de ma mémoire.
-Il est temps, fit le Corbeau.
Je jetai un peu de terre sur son corps, la laissant tranquillement passer entre mes doigts, les larmes continuant à couler sans un bruit. Ma respiration était clairement visible, il faisait vraiment froid, mais rien ne m´empêcha de continuer, et je poussai la terre sur son corps. En quelques minutes, elle l´avait complètement recouverte. Calmement, je remis mes manches en place, et me dressai face à l´olivier.
-C´est le moment de dire un petit truc touchant, dis-je en m´adressant au Corbeau, un petit éclat de rire dans la voix.
Il ne répondit pas, et se contenta de mettre une main sur mon épaule, et de me tourner vers lui.
-Le corps n´est rien. Son esprit sera toujours avec toi.
J´eus un petit ricanement, et me rendis compte un peu trop tard qu´il était insultant. Mais le Corbeau n´en fit rien, et continua à me serrer l´épaule.
-Il m´a sauvé la vie quelques fois. Moi aussi je lui ai sauvé la vie. Pas cette fois. Pas... pas contre lui.
-On ne peut pas sauver le monde.
-J´aurais pu le sauver lui, répondis-je avec fermeté.
-Et ce serait probablement toi qui serait sous terre, et ce serait lui qui se tiendrait ici en train de te regretter. Ce n´est pas ta faute.
Je détournai la tête, et libérai mon épaule de son bras.
-Je ne sais pas...
-Tu n´as pas besoin de savoir. Il a fait son temps.
-Et moi, combien de temps je tiendrai?
-Tout dépend de toi.
J´eus à nouveau ce même ricanement.
-Tout dépend de mon ennemi, de son armement, de ses compétences... tout dépend de la chance, du Destin!
Je savais que j´avais tort, et c´est peut-être ce qui me faisait le plus mal; de savoir que je parlais dans le vide, le Corbeau avait raison. Tout dépendait de moi.
-Vois en ta foi.
Ce fut la dernière parole qu´il me dit, et pour longtemps. Mais elle résonna dans ma tête comme un puissant gong; ensuite ce fut un autre son, comme un sifflement aigu, qui parvint à mes oreilles.
-Lockheed?!
C´était Cornellius. Je tournai rapidement la tête vers lui, puis vers le Corbeau à nouveau pour lui dire de partir discrètement. C´était déjà fait, il n´avait laissé derrière lui un vide, comme une ondulation dans l´air. Je restai quelques secondes à regarder le vide, puis me tournai vers le jeune agent... pour me rendre compte que son unité avait disparue.
-Bon Dieu Cornellius, où est toute ton...
Je ne finis pas ma phrase, connaissant la réponse sur son visage.
-Ne me dis pas qu´ils ont tous...?
Il y en avait un deuxième, que je n´avais pas remarqué. Une autre jeune recrue que je connaissais un peu; Travis.
-Mieux vaut ne pas t´expliquer ce qui s´est passé, me dit-il, et je vis dans son regard qu´il ne valait pas.
Je restai une seconde tacite, puis demandai avec ma force qui caractérisait tout bon chef d´équipe:
-Vous avez des munitions?
-Hum... juste un coutelas. Et toi?
Je me tournai vers mon P225/25, toujours posé sur le sol, près du petit bunker. Un souvenir de mes combats, de mes victoires, de mes tristesses.
-Non, je suis sans défense, hormis CQC. J´ai mon couteau, mais il ne risque pas d´être d´une utilité flagrante. Mais c´est mieux que rien.
Comme si les deux recrues n´existaient pas, je mis la main à mon oreille et composait le numéro de Falcon. Il n´y eut tout de suite pas de communication, puis, malgré moi, j´entendis des voix. Celle de Falcon, et celle d´un autre homme, une voix qui m´était encore fraîchement connue, mais que je n´arrivais pas à associer avec un visage. La conversation était étrange, et ponctuée de nombreux grésillements.
-ZzzzZZzz...suis dans l´hélicoptère, on kkrrrrr...structions de Lockheed.
C´était Falcon; puis ce fut l´autre, l´inconnu.
-Restes-y.
-Comment ggrrrrrr...zzzzz...aire pour t´en...grzz...uir?
-C´est mon...zzZzzzZZZz...ème. Pars rapidement...krrrrr...d´ici.
-Compris. On...krrrrzzzggrrrrrr...quand? demanda Falcon, et je ne pus m´empêcher de rester d´un scepticisme absolu quant à sa réelle fonction au sein de l´équipe.
-Plus tard. Pour l´instant...grrrrZZzzzzzZZzzrrrkrkrrrrrkkr...oupe le contact.
-Compris, Szzzkkkrrrr...
Je coupai la conversation, et restai silencieux. Peut-être trop, sûrement trop longtemps, et ce ne fut que lorsque Cornellius agita sa main devant mes yeux que je fus forcé de réagir.
-Capitaine Lockheed... ça va?
-Hum, oui. Mais appelle-moi Ryan, ça suffira.
Il sembla étonné; néanmoins pour moi Lockheed n´était plus rien. Je m´attendais à ce qu´il me dise le sien, mais il n´en fut rien.
-Alors, on fait quoi? demanda-t-il après un petit silence.
Je réfléchis un instant. Naked. Il était notre dernier espoir. Je mis à nouveau la main à mon oreille, et composai son numéro. Tout comme Falcon, le temps se faisait long, il ne répondait pas non plus. Lorsque je pus entendre un son, c´était un son au loin, on aurait dit un haut-parleur. Je ne savais pas si Naked s´était aperçu que son codec était allumé et que je l´entendais. D´ailleurs, je savais bien pourquoi c´était possible: les Patriots, il voulaient me voir, il voulaient m´avoir. Il m´avaient probablement mis en communi... "...rai un de tes hommes toutes les dix secondes en attendant ta venue dans la cantine, viens désarmé ou je..."
J´arrêtai de penser, j´arrêtai de respirer, en écoutant avec horreur la voix horrible de cet homme, jusqu´à une détonation puissante qui emplit le codec, et un son aigu qui résonna dans mes oreilles.Puis la communication fut coupée, et je dus me tenir à Cornellius pour ne pas flancher.
-Ryan, ça va? me demanda-t-il.
-Non, ça va pas du tout.
-Qu´est-ce qu´il se...?
-La cantine.
-Quoi?
-La cantine! répétai-je d´un ton agressif. Il faut y aller, tout de suite, Naked a des problèmes.
"Et pas que Naked" murmurai-je en m´élançant à grandes enjambées vers le bâtiment du réféctoire, Cornellius et Rupert sur les talons. Cette communication codec... une manipulation des Patriots qui voulaient m´attirer dans la gueule du loup. Malheureusement, je ne pouvais pas laisser ces soldats mourir à cause de ce sadique inconnu. Trois soldats, deux couteaux, deux ennemis; une seule course, et au bout, la mort.