Le voilà
- ´Je m´ennuie...
- Ah bon ?
- Oui. Que pourrait-on bien faire pour s´occuper ?
- Vivre !
- Vivre ?
- Oui, vivre. Ou du moins, continuer de vivre.
- Mais, comment, pourquoi et surtout... jusqu´à quand ?
- Vivre en profitant de tout, vivre pour passer le temps, vivre jusqu´à ce que la Mort vienne arrêter le jeu de la vie.
- . ..
- Tu ne dis rien : mon jeu -qui est cleui de tous les Hommes- ne te plaît donc pas ?
- Non, en effet. Il ne me plaît plus.
- Pourquoi ?
- Parce qu´il m´a amusé quand j´étais plus petite. Je souriais, j´étais encore naïve, insouciante et pleine de passions...
- Et maintenant ?
- Maintenant, je ne le suis plus vraiment. Je grandis comme on dit. Moi, j´aurais voulu ne jamais grandir pour pouvoir continuer ce jeu qui me paraissait si drôle au début.
- Mais... je ne vois pas le rapport. Explique-moi : tu as 17 ans, pourquoi t´arrêterais-tu de jouer maintenant ? Il n´y a pas d´âge pour pour y jouer !
- Non, il n´y a pas d´âge, tu as raison. Mais je suis si jeune et pourtant déjà si fatiquée. Ce jeu est trop piégé, trop ´faux´, trop décevant. Et je n´ai plus le courage de continuer la partie.
- Pourquoi parles-tu de courage ? D´accord, ce jeu comporte quelques niveaux difficiles parfois, comme n´importe quel jeu ! Il n´est pas si compliqué que ça, tu sais...
- Peut-être... Mais il est si épuisant. On nous ´force´ à jouer et une fois que les dés sont jetés, c´est dur de les arrêter. Tout défile, s´enchaîne, s´emmêle et fini par se détruire. C´est éternel combat.
- Tu exagères ! Il suffit de savoir s´y prendre, d´avoir une bonne équipe, d´avoir un objectif et de savoir saisir les bonnes occasions qui se présentent !
- Exactement. Et moi, je ne sais pas vraiment m´y prendre, j´ai une assez bonne équipe mais comportant quelques traîtres et hypocrites, je n´ai aucun objectif et je n´ai pas assez d´ambition et d´audace pour oser profiter des chances ou des opportunités qui s´offrent à moi. Tu vois bien que je n´ai pas les qualités requises pour ce jeu : j´ai perdu d´avance.
- Voyons, ne dis pas de bêtises ! Tout le monde a sa chance à ce jeu !
- Non, ça c´est ce que l´on veut te faire croire. Pense un peu à celui qui n´a pas de toît au-dessus de sa tête, à l´orphelin qu´on laisse devant un avenir sans passé, au prisonnier oublié, à l´alcoolique, au malade condamné, à celle qui fût abusée et que l´horrible passé poursuit sans relâche, à l´innocent accusé, à l´homosexuel tabassé, à la femme soumise, au toxicomane, au Noir insulté, au souffre-douleur persécuté, à l´enfant déchiré par ses parents, au Juif humilié, torturé et déshumanisé dans le camp glacé... Pense aussi à la Nature saccagée, violée, dévastée. A l´arbre abattu, au tigre exterminé, à la rivière polluée, au loup assassiné... Pense enfin à la Terre gâchée.
- . ..
- Alors ? Elle est toujours aussi juste que tu ne le pensais, la vie ?
- C´est vrai, la vie est parfois injuste mais...
- Mais ´quoi´ ? !
- Mais il faut savoir en profiter ! Ecoute, on n´a qu´une seule vie : elle est précieuse, souvent belle et excitante malgré quelques problèmes et déceptions !
- Pour certaines personnes, oui. Je suis loin d´être la plus à plaindre, je le sais, mais...
- Oui, ça c´est sûr !
- Mais je me sens perdue, découragée, seule, exclue... anormale.
- Anormale ?
- Oui. Différente. Incomprise. Hors-jeu.
- Je ne comprends pas...
- Tu vois : ´Je ne comprends pas´ ! Personne ne me comprend. personne ne sait ou ne veut comprendre mes envies, mes doutes, mes rêves, mes angoisses, mes ridicules souffrances...
- Mais enfin ! Où veux-tu en venir ?
- Je crois que je ne suis pas faite pour vivre. Je veux arrêter.
- Arrêter le jeu ? Maintenant ? Mais tu ne peux pas, ce n´est pas dans les règles !
- Quelles règles ? Même s´il y en avait, elles seraient déjà toutes trangressées...
- Que vas-tu faire ?
- Arrêter. Mettre fin à ce calvaire. Je n´attendrai pas le bon-vouloir de la vie pour quitter la partie. Ce soir, je passe mon tour et je cède ma place. J´ai toujours été une mauvaise perdante et lorsque je sens que la lutte est inutile et désespérée, je préfère déclarer forfait avant d´être lamentablement battue.´