GUSTAVE FLAUBERT
( 1821-1880)
ou à la Bulwer, trop bien doués peut-être, trop méprisants, n´aient pas su, comme un simple Paul de Kock, forcer le seuil branlant de la Popularité, la seule des impudiques qui demande à être violée, ce n´est pas moi qui leur en ferai un crime, - non plus d´ailleurs qu´un éloge ; de même je ne sais aucun gré à M. Gustave Flaubert d´avoir obtenu du premier coup ce que d´autres cherchent toute leur vie. Tout au plus y verrai-je un symptôme surérogatoire de puissance, et chercherai-je à définir les raisons qui ont fait mouvoir l´esprit de l´auteur dans un sens plutôt que dans un autre.
Mais j´ai dit aussi que cette situation du nouveau venu était mauvaise ; hélas ! pour une raison lugubrement simple. Depuis plusieurs années, la part d´intérêt que le public accorde aux choses spirituelles était singulièrement diminuée ; son budget d´enthousiasme allait se rétrécissant toujours. Les dernières années de Louis-Philippe avaient vu les dernières explosions d´un esprit encore excitable par les jeux de l´imagination ; mais le nouveau romancier se trouvait en face d´une société absolument usée, - pire qu´usée, - abrutie et goulue, n´ayant horreur que de la fiction, et d´amour que pour la possession.
Dans des conditions semblables, un esprit bien nourri, enthousiaste du beau, mais façonné à une forte escrime, jugeant à la fois le bon et le mauvais des circonstances, à dû se dire : «Quel est le moyen le plus sûr de remuer toutes ces vieilles âmes ? Elles ignorent en réalité ce qu´elles aimeraient ; elles n´ont un dégoût positif que du grand ; la passion naïve, ardente, l´abandon poétique les fait rougir et les blesse. - Soyons donc vulgaire dans le choix du sujet, puisque le choix d´un sujet trop grand est une impertinence pour le lecteur du XIXe siècle. Et aussi prenons bien garde à nous abandonner et à parler pour notre propre compte. Nous serons de glace en racontant des passions et des aventures où le commun du monde met ses chaleurs ; nous serons, comme dit l´école, objectif et impersonnel.
«Et aussi, comme nos oreilles ont été harassées dans ces derniers temps par des bavardages d´école puérils, comme nous avons entendu parler d´un certain procédé littéraire appelé réalisme, - injure dégoûtante jetée à la face de tous les analystes, mot vague et élastique qui signifie pour le vulgaire, non pas une méthode nouvelle de création, mais une description minutieuse des accessoires, - nous profiterons de la confusion des esprits et de l´ignorance universelle. Nous étendrons un style nerveux, pittoresque, subtil, exact, sur un canevas banal. Nous enfermerons les sentiments les plus chauds et les plus bouillants dans l´aventure la plus triviale. Les paroles les plus solennelles, les plus décisives, s´échapperont des bouches les plus sottes.
«Quel est le terrain de sottise, le milieu le plus stupide, le plus productif en absurdités, le plus abondant en imbéciles intolérants ? «La province. «Quels y sont les acteurs les plus insupportables ? «Les petites gens qui s´agitent dans de petites fonctions dont l´exercice fausse leurs idées. «Quelle est la donnée la plus usée, la plus prostituée, l´orgue de Barbarie le plus éreinté ? «L´Adultère. «Je n´ai pas besoin, s´est dit le poète, que mon héroïne soit une héroïne. Pourvu qu´elle soit suffisamment jolie, qu´elle ait des nerfs, de l´ambition, une aspiration irréfrénable vers un monde supérieur, elle sera intéressante. Le tour de force, d´ailleurs, sera plus noble, et notre pécheresse aura au moins ce mérite, - comparativement fort rare, - de se distinguer des fastueuses bavardes de l´époque qui nous a précédés. «Je n´ai pas besoin de me préoccuper du style, de l´arrangement pittoresque, de la description des milieux ; je possède toutes ces qualités à une puissance surabondante ; je marcherai appuyé sur l´analyse et la logique, et je prouverai ainsi que tous les sujets sont indifféremment bons ou mauvais, selon la manière dont ils sont traités, et que les plus vulgaires peuvent devenir les meilleurs».
Dès lors, Madame Bovary - une gageure, une vraie gageure, un pari, comme toutes les oeuvres d´art - était créée.
Il ne restait plus à l´auteur, pour accomplir le tour de force dans son entier, que de se dépouiller ( autant que possible) de son sexe et de se faire femme. Il en est résulté une merveille ; c´est que, malgré tout son zèle de comédien, il n´a pas pu ne pas infuser un sang viril dans les veines de sa créature, et que madame Bovary, pour ce qu´il y a en elle de plus énergique et de plus ambitieux, et aussi de plus rêveur, madame Bovary est restée un homme. Comme la Pallas armée, sortie du cerveau de Zeus, ce bizarre androgyne a gardé toutes les séductions d´une âme virile dans un charmant corps féminin.
IV
Plusieurs critiques avaient dit : cette oeuvre, vraiment belle par la minutie et la vivacité des descriptions, ne contient pas un seul personnage qui représente la morale, qui parle la conscience de l´auteur. Où est-il, le personnage proverbial et légendaire, chargé d´expliquer la fable et de diriger l´intelligence du lecteur ? En d´autres termes, où est le réquisitoire ?
Absurdité ! Éternelle et incorrigible confusion des fonctions et des genres ! - Une véritable oeuvre d´art n´a pas besoin de réquisitoire. La logique de l´oeuvre suffit à toutes les postulations de la morale, et c´est au lecteur à tirer les conclusions de la conclusion.
Quant au personnage intime, profond, de la fable, incontestablement c´est la femme adultère ; elle seule, la victime déshonorée, possède toutes les grâces du héros. - Je disais tout à l´heure qu´elle était presque mâle, et que l´auteur l´avait ornée ( inconsciencieusement peut-être) de toutes les qualités viriles.
Qu´on examine attentivement : 1° L´imagination, faculté suprême et tyrannique, substituée au coeur, ou à ce qu´on appelle le coeur, d´où le raisonnement est d´ordinaire exclu, et qui domine généralement dans la femme comme dans l´animal ; 2° Énergie soudaine d´action, rapidité de décision, fusion mystique du raisonnement et de la passion, qui caractérise les hommes créés pour agir ; 3° Goût immodéré de la séduction, de la domination et même de tous les moyens vulgaires de séduction, descendant jusqu´au charlatanisme du costume, des parfums et de la pommade, - le tout se résumant en deux mots : dandysme, amour exclusif de la domination.
Et pourtant madame Bovary se donne ; emportée par les sophismes de son imagination, elle se donne magnifiquement, généreusement, d´une manière toute masculine, à des drôles qui ne sont pas ses égaux, exactement comme les poètes se livrent à des drôlesses.
Une nouvelle preuve de la qualité toute virile qui nourrit son sang artériel, c´est qu´en somme cette infortunée a moins souci des défectuosités extérieures visibles, des provincialismes aveuglants de son mari, que de cette absence totale de génie, de cette infériorité spirituelle bien constatée par la stupide opération du pied bot.
Et à ce sujet, relisez les pages qui contiennent cet épisode, si injustement traité de parasitique, tandis qu´il sert à mettre en vive lumière tout le caractère de la personne. - Une colère noire, depuis longtemps concentrée, éclate dans toute l´épouse Bovary ; les portes claquent ; le mari stupéfié, qui n´a su donner à sa romanesque femme aucune jouissance spirituelle, est relégué dans sa chambre ; il est en pénitence, le coupable ignorant ! et madame Bovary, la désespérée, s´écrie, comme une petite lady Macbeth accouplée à un capitaine insuffisant : «Ah ! que ne suis-je au moins la femme d´un de ces vieux savants chauves et voûtés, dont les yeux abrités de lunettes vertes sont toujours braqués sur les archives de la science ! je pourrais fièrement me balancer à son bras ; je serais au moins la compagne d´un roi spirituel ; mais la compagne de chaîne de cet imbécile qui ne sait pas redresser le pied d´un infirme ! oh ! » Cette femme, en réalité, est très sublime dans son espèce, dans son petit milieu et en face de son petit horizon ; 4° Même dans son éducation de couvent, je trouve la preuve du tempérament équivoque de madame Bovary.