Petite recherche sur le web pour aristo :
La Rochefoucauld a peut-être raison :"Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de notre corps pour nous rendre heureux, nous ait donné aussi l´orgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos imperfections"
Il serait infiniment triste si tous les hommes étaient égoïstes. Peut-être leur nombre tendait-il à augmenter à une époque où l´incrédulité favorisait l´éclosion et l´accroissement de ce penchant. Il serait pénible de constater, aujourd´hui, que tous, sans exception, veulent « vivre leur vie », et, absorbés par leurs préoccupations personnelles, passent, indifférents à la douleur, quand ils ne la causent pas.
S´il y a une vérité bien établie, semble-t-il, c´est celle que La Fontaine a illustrée dans sa fable la Besace et que résume le proverbe de la paille et de la poutre : nous voyons clairement les défauts d´autrui et ignorons les nôtres.
Jupiter nous créa besaciers tous de même manière :
Il fit pour nos défauts la poche de derrière
Et celle de devant pour les défauts d´autrui.
Il faut savoir distinguer l´égoïste qui prend pour guide son moi en opérant un transfert de responsabilités de l´homme personnel qui prend pour guide sa personne.
En fait, pris étymologiquement, ces mots sont très semblables, mais une nuance existe : l´homme personnel rapporte les choses à lui tandis que l´égoïste, non seulement les rapporte à lui, mais encore est capable de sacrifier autrui à son intérêt.
Cependant, parmi ceux-là, il en est qui éviteraient d´employer des moyens malhonnêtes, d´occasionner quelque souffrance. Si quelques écrivains se sont plu à décrire des êtres pervers, peut-être n´y avait-il là, pour eux, rien d´autre qu´un moyen de capter l´attention du public.
Si de telles natures existaient réellement, elles mériteraient d´être mises hors la société. Il semblerait juste et désirable qu´il leur fût infligé les mêmes chagrins, les mêmes tortures qu´elles se plaisent à faire subir aux autres. Une haine implacable, le mépris le plus humiliant devraient être leur châtiment. L´envie, l´orgueil insensé, la sécheresse de cœur ne peuvent laisser indifférents ceux qui ont conservé une âme pure. Les êtres pervers sont presque toujours haïs de ceux qu´ils atteignent directement. Ils ne méritent pas cette aversion seulement en raison du tort qu´ils portent ; mais la seule pensée de leur malignité, le spectacle de leur dépravation est décevant et déprimant.
Sans nul doute, s´il existe des individus aussi malfaisants, ils sont l´exception. D´autre part, il est des âmes vertueuses capables de souffrir, intensément et cruellement, de la corruption des autres alors même qu´elles ne sont pas leurs victimes.
Si ces individus sont odieux et méritent le mépris et l´aversion, ceux qui, par leur inertie ou leur complaisance, autorisent et favorisent l´infamie, doivent-ils être confondus dans une même aversion et un même mépris ?
Tout dépend, naturellement, des motifs qui déterminent leur attitude. Il est possible d´être complaisants pour des raisons diverses, ce qui conduit à avoir, envers ces personnes, ce même sentiment de mépris. Il existe, toutefois, des raisons moins dégradantes pour ceux dont la pureté de sentiments ne peut soupçonner l´indignité des autres.
Les personnes qui, par intérêt, tolèrent l´égoïsme sont coupables. Pour s´asservir ainsi dans le seul souci d´un intérêt personnel, il faut vraiment avoir soi-même une âme basse, capable de turpitude. Si une telle conduite est due à des préoccupations personnelles, elle est lâcheté.
Très souvent, surtout dans les collectivités, certains, des mieux doués, se laissent dominer par des natures corrompues qu´eux-mêmes reconnaissent comme telles. Dès lors, toutes les fautes sont expliquées, excusées !
Il est alors coupable de s´abandonner à des caractères sans honneur, à des caractères perfides. Satisfaits de la médiocrité, certains d´entre nous acceptent sans répugnance. Vertu, dignité ne sont alors que de vains mots. Quelle vulgaire prudence…
Peut-être est-il des personnes qui connaissent leur faiblesse de caractère et savent que, si elles dénoncent le mal, l´indignité, elles ne pourront que lutter à outrance. Or elles ont peur d´une vie agitée par suite d´oppositions, de querelles. Par crainte ou par mollesse, et, par conséquent, par absence de ferme idéal, elles permettent le mal et traitent comme les honnêtes gens des êtres pervers qu´elles semblent, de cette façon, encourager. Il est inutile de leur demander de modifier leur comportement, car c´est comme s´il était demandé à Dracula ce qu´il pensait des transfusions sanguines !
Si donc leur inertie n´est pas justifiée par des raisons primordiales, elles méritent d´être blâmées.
C´est encore une médiocrité de haïr sincèrement le vice, mais de ne point le combattre par crainte d´être tourné en ridicule par des audacieux, de se voir accuser de rigorisme hypocrite par ceux qui jugent superficiellement et ne sont point outrés en présence de manifestations éhontées de sentiments coupables et bas.
Bien des personnes véritablement indignées de la corruption répandue autour d´elles ont cherché à la combattre. Hélas, elles s´arrêtent lassées et désabusées et même résignées après avoir vu échouer tous leurs efforts et triompher la malignité.
Évidemment, elles gardent un profond mépris pour le mal, mais elles ne font plus rien pour l´enrayer. À la vérité, c´est un spectacle déconcertant de voir le mérite, la vertu devenir un objet de risée. Avec plus de patience, une plus sérieuse connaissance des choses, le bien finit presque toujours par triompher et le vice par être, un jour ou l´autre, châtié.
Indépendamment de toute idée de résultat, il faudrait avoir l´invincible énergie de lutter, de lutter désespérément, même si nous pensons que nous sommes seuls, même si nous entendons les autres plaindre notre sort et parler de duperie. Il est coupable de n´avoir point cette suprême énergie, cette inaltérable confiance dans le bien, une haine du mal assez vigoureuse pour imposer l´abstention de toute complaisance et pousser à une lutte constante.
Accepter la médiocrité des autres, sous prétexte que sont connus leurs propres défauts, c´est avoir une conduite qui n´en est pas moins condamnable, car elle tient encore à l´insuffisance d´idéal.
Il est une pensée réconfortante : l´abstention peut être dictée par des mobiles acceptables ou même très nobles et qui supposent une réelle fermeté de caractère, un sincère oubli de soi et une très grande bonté.
Il peut arriver d´être dans l´impossibilité de combattre le mal sans compromettre des intérêts supérieurs, des intérêts qui demandent le sacrifice même de la personnalité en vue de préserver quelques personnes d´une souffrance certaine. Ceux qui ont le mérite de sacrifier leur honneur au bonheur des autres peuvent-ils être condamnés ? Pour persévérer dans cette attitude, il faut un courage et une générosité dignes sinon d´éloges, du moins de respect.
Il semblerait juste de respecter ceux que retiennent des scrupules, fâcheux par leurs effets, mais louables par leur nature : une excessive humilité, même dans la vertu, peut les contraindre et les arrêter. Et que penser d´une conduite d´abstention ? Elle est faiblesse et ses effets n´en restent pas moins condamnables et dangereux pour les conséquences.
Certaines personnes s´abstiennent d´agir efficacement contre le mal en raison de la répugnance que leur inspirent la perfidie aussi bien que l´audace et le cynisme et sont dirigés par la très ferme pensée que la vie et les circonstances feront justice. Cette abstention demande un certain stoïcisme, lorsqu´elle consiste à supporter soi-même les agissements des égoïstes.
Enfin, la crainte d´attrister ceux qui ignorent un égoïste, en supportant en silence ses infamies, est une conduite digne d´estime et de sincère admiration. Elle semble supposer une réelle force de caractère en même temps qu´une certaine générosité de cœur. Ces cas sont probablement rares, mais ils peuvent se rencontrer…
Pensons-nous assez souvent à la cathédrale que nous devrions élever ? Certains d´entre nous ne sont-ils pas trop enfermés dans leurs intérêts les plus immédiats ? Il serait bon d´écouter Saint-Exupéry, de partager son inquiétude et au lieu de vivre en égoïstes, sans nous soucier du prochain, de bâtir la grande cathédrale humaine qui permettrait de se dépasser.