[...]Un enfant, cinq ans à peine. Il est en train de finir une friandise. Sa mère lui dit de jeter l’emballage puis reprend sa conversation avec une autre femme, accompagnée d’un enfant à peu près du même âge. Tous trois plongent leur regard dans le bleu sale du bassin des pingouins. L’enfant se dirige vers la poubelle située dans un coin sombre, au fond de la salle, et derrière laquelle je suis à présent tapi. Il se dresse sur la pointe des pieds, et jette soigneusement le papier dans la poubelle. Je chuchote quelque chose. L’enfant m’aperçoit et demeure ainsi, immobile, à l’écart de la foule, légèrement effrayé, mais fasciné, et mué de stupeur. Je le fixe aussi.
-Veux-tu… un biscuit ? fais-je, plongeant la main dans ma poche.
Il hocha la tête, lentement, en haut, en bas, mais avant qu’il n’ait eu le temps de répondre, une immense vague de fureur balaie ma conscience et, tirant le couteau de ma poche, je le poignarde prestement, au cou.
Ahuri, il recule dans la poubelle, gargouillant comme un nouveau-né, sans pouvoir crier ni pleurer, à cause du sang qui commence à gicler de sa blessure à la gorge. Certes, j’aimerai bien voir mourir cet enfant, mais je le pousse à terre derrière la poubelle, avant de me mêler à la foule, l’air de rien, et touche l’épaule d’une jolie fille, lui désignant en souriant un pingouin qui se prépare à plonger. Dans mon dos, un regard attentif verrait les pied de l’enfant qui s’agitent derrière la poubelle. Je surveille d’un œil la mère qui, au bout d’un moment, s’apercevant de l’absence de son fils, commence à scruter la foule autour d’elle. De nouveau, je pose ma main sur l’épaule de la fille qui sourit et hausse les épaules d’un air d’excuse, je ne sais pas pourquoi.
Lorsque sa mère l’aperçoit enfin, elle ne crie pas car, ne voyant que ses pieds, elle s’imagine qu’il se cache pour jouer. Elle paraît tout d’abord soulagée de l’avoir retrouvé, et se dirige vers la poubelle en disant : « Tu joues à cache-cache mon chéri ? » d’une voix attendrie. Mais de là où je me tiens, derrière la jolie fille, dont je viens de m’apercevoir que c’est une étrangère, une touriste, je vois le moment exact, où la mère change de visage, effrayée soudain et, balançant son sac à main derrière son épaule, elle écarte la poubelle, découvrant son fils, le visage complètement recouvert de sang, ce pourquoi l’enfant a du mal à cligner des paupières, tandis qu’il se tient la gorge à deux mains, agitant des bras, mais plus faiblement à présent. La mère émet un son que je ne pourrai décrire – un truc aigu, qui finit par un cri.
Quelques personnes se retournent tandis qu’elle se jette à terre à côté de son fils, et je m’entend crier : « Je suis médecin, reculez, je suis médecin ! » . .. [...]
. ..Un enfant, au zoo/ American psycho/ Bret Easton Ellis