Auguste , comte de Villiers de L´Isle-Adam
Écrivain français ( Saint-Brieuc, 1838 — Paris, 1889).
Son art, raffiné et violent, le rapproche de l´école symboliste, dont il fut l´un des maîtres, mais aussi d´une tradition plus virulente et cruelle que représente avec éclat les Diaboliques de Barbey d´Aurevilly ( 1874). Dans l´œuvre de Villiers de L´Isle-Adam se conjuguent deux tendances: la dérision et le rêve, la critique acerbe de la réalité de son temps, bourgeoise et positiviste, et l´exaltation de l´idéal. Railleur et poète, lyrique et ironique, subversif et idéaliste, Villiers dédie significativement l´Ève future «aux rêveurs, aux railleurs», et son contemporain, Remy de Gourmont, le définit avec force comme «exorciste du réel».
La haine du monde qui l´entoure, de la médiocrité matérialiste de l´époque nourrit son œuvre avec une force parfois grandiose. «Vieille terre, je ne bâtirai pas les palais de mes rêves sur ton sol ingrat.» Le confort matériel, l´argent sont les victimes de son agressivité; et surtout la science ( «avec une grande scie», dira Jarry), qui provoque la régression de l´humanité vers une barbarie savante et perfectionnée, dans un monde privé de la grâce, et que représente le personnage de Tribulat Bonhomet, digne frère de Joseph Prudhomme et de Pécuchet. Villiers utilise le fantastique pour ruiner le scientisme et suggérer le surnaturel comme dans l´admirable nouvelle intitulée Véra, refus véhément de la séparation par la mort. La religion, le spiritualisme, l´occultisme se mêlent dans son esprit, non sans confusion, en une lutte désespérée contre la réalité apparente.
Pendant longtemps ignoré, Villiers fut révélé en 1884 par À rebours, où Huysmans, par l´intermédiaire de Des Esseintes, le fait figurer parmi les maîtres à penser et à écrire de la nouvelle génération. Villiers fut, plus que Maeterlinck, le maître du drame symboliste; le Prétendant ( 1881), l´Évasion ( 1886) en témoignent; mais plus encore Axel ( fragments publiés en 1872; version définitive, posthume: 1890), son chef-d´œuvre, drame lyrique, wagnérien ( on sait que Villiers fit le voyage de Bayreuth et fut l´ami de Wagner), où les amants se rejoignent dans la mort pour atteindre l´absolu de l´amour.
Mais ce sont ses récits, d´une écriture plus simple, qui nous touchent aujourd´hui davantage: Contes cruels ( 1883), Tribulat Bonhomet ( 1887), Histoires insolites ( 1888), Nouveaux Contes cruels ( 1888), et aussi son roman métaphysique ( et d´anticipation), l´Ève future ( 1886), qui, sans être le Faust français, ne manque ni de valeur ni d´originalité. Villiers de L´Isle-Adam fut-il un réactionnaire incapable de penser son temps, ou l´Annonciateur que vénéraient les symbolistes? Sans doute nous faut-il à nouveau écouter cette voix inquiète, ce mépris du progrès, de l´argent, de la science, ce cri de haine contre une société dont nous sommes aujourd´hui la caricature. Quant à l´artiste, n´oublions pas le mot de Mallarmé, relatant l´apparition de Villiers dans le Paris littéraire du siècle dernier: «Un génie; nous le comprîmes tel.»