Le chant du vorkeul.
Sharn fuyait parmi les inconcevables méandres de Dédale. Sa foulée semblait portée par le vent. Sa silhouette famélique vêtue d’oripeaux fendait les brumes glauques, enjambait silencieusement les éboulis hachant ici et là le pavé marécageux. Il se jouait des détours corrompus et des impasses traîtresses.
Sharn connaissait Dédale. Ses séductions mortelles, ses pièges cruels n’avaient plus aucun secret pour lui. Il le parcourait depuis tant d’années qu’il avait acquis un sens et ce sens lui avait permis de demeurer en vie. En fuyant.
Fuir à l’infini, tel était l’unique moyen d’échapper aux tentacules de Dédale. Dédale était une prison sans fin. Dédale était mouvant, aussi. Au gré de son inventivité, la planète vivante se métamorphosait sans cesse, donnant l’illusion qu’il « progressait », qu’il se rapprochait d’une issue libératrice. Mais cette issue n’existait pas car Dédale ne s’ouvrait jamais. Il anéantissait ses proies à force d’espoirs déçus, de solitude infinie. Parfois, il les étouffait entre ses anneaux.
Mais il ne s’ouvrait jamais.
Dans ses replis instables, Sharn le Vorkeul était passé par toutes les phases de l’angoisse qui peuvent assaillir un être doué de pensée. De chaque épreuve qu’il avait du affronter, de chaque adversaire qu’il avait du vaincre, il avait retiré un enseignement. Sharn ne voulait pas renoncer. Il voulait vivre. Cette maigre lueur d’espérance qui subsistait au fond de lui, Sharn l’entretenait telle une flamme vacillante, avec la rage de ceux qui chancellent au bord des gouffres.
Il interrompit sa course aux abords d’un marais que cernaient de hautes murailles déchiquetées. Il supputa l’avance prise sur la prochaine transformation. A présent, il était capable d’anticiper. Le brouillard gluant l’enveloppa dans ses lourdes volutes, mais il le chassa d’un geste. Il mit son nez au vent, ainsi que font les bêtes pour déceler l’effluve d’un ennemi. Ses prunelles rouges se plissèrent jusqu’à n’être plus que deux traits incandescents sur sa figure blême.
Une vibration hostile lui parvient et il émit un feulement inquiet. Plusieurs créatures l’avaient sûrement pris en chasse. Elles étaient trop nombreuses pour faire face. Il chercha vivement autour de lui un refuge sur. Il inspecta avec méfiance la surface uniforme de la vase aux reflets changeants et préféra la contourner.
En quelques bonds, il eut franchi les hautes herbes et se plaqua dans l’ombre de la paroi, les nerfs à vifs. La vibration s’accentua. Trois quadrupèdes. Ce n’était pas bon. Il s’accorda quelques secondes pour mûrir sa stratégie, avant d’escalader la muraille avec l’agilité d’un singe, comme si les lois élémentaires de la pesanteur n’avaient aucune prise sur lui. Il s’accroupit au sommet, en équilibre sur une saillie fragile et observa l’entrée du canyon d’où il avait surgit un instant auparavant.
Elles ne tardèrent pas à débouler, leur groin porcin collé au sol, reniflant sa trace avec avidité. Sous leurs longs cheveux noirs qui balayaient la tourbe, leurs yeux minuscules luisaient d’un éclat inquisiteur. Des filets de bave gouttaient de leurs crocs proéminents, qui se perdaient en filaments argentés dans la courbure de leurs seins. Elles tournèrent aux abords du marais, indécises, se cognant entre elles en échangeant des sifflements furieux. Sharn compatit à leur désarroi. Il n’était pas si facile de trouver sa pitance dans le Dédale. Mais il n’avait guère envie de terminer entre les griffes de ces démons femelles. Profitant de ce que la brume s’agglutinait de nouveau à ses haillons, il se redressa et se mit à courir sur l’arête du mur. Jamais ses pieds n’esquissaient un faux pas, comme aimantés par les appuis sur et solides. Son agilité n’était qu’une maigre défense face aux prédateurs du Dédale, mais pour cette fois, elle lui permit d’échapper à ses poursuivantes.
Sharn s’accrocha aux branches d’arbres géants et atterrit de l’autre coté du marais. Il chercha un endroit où se reposer. La fatigue commençait à nouer ses muscles, mais il y avait autre chose. Plus pressant au fil des minutes résonnait l’appel de la partie morte qui était en lui. C’était là un passage obligé auquel il ne pouvait déroger, sauf à lui permettre de gagner encore du terrain. Et cela, Sharn s’y refusait de toutes ses forces. Car la mort avalait la vie, comme une couleur claire. L’heure était venue. Il devait s’y soumettre.
Sharn découvrit un trou sombre et après avoir humé l’air une dernière fois, il s’y terra. Aussitôt la brume en camoufla l’entrée.
« Bonne fille, pensa-t-il. Dommage qu’elle ne puisse s’exprimer autrement que par caresses. Je saurais au moins de quelle manière j’ai su conquérir mon ascendant sur elle. »
Sharn avait beau fouillé dans sa mémoire, il ne se souvenait pas de quelle manière il avait pu hériter de cette étrange faculté. Il préférait penser qu’en se nourrissant des créatures de Dédale, il absorbait leurs pouvoirs par la même occasion. Oui, il préférait cette explication plutôt qu’envisager que la partie morte les lui insufflait. Il ne voulait rien accepter d’elle. Il méprisait la partie morte. Ces derniers temps, il avait remarqué que ses appels devenaient plus fréquents, plus insistants…
Il s’étendit avec répugnance dans la pénombre, cherchant à contrôler son flux vital. Sa respiration ralentit jusqu’à devenir imperceptible. Ses longs doigts maigres cherchèrent sous les guenilles les lèvres noircies de la cicatrice fatale cautérisée au fer rouge. La blessure ancienne, jamais refermée, jamais guérie, le stigmate honteux d’un Vorkeul privé de son bien le plus précieux, de son âme : sa Cage.
Cette pensée lui arracha comme chaque fois un gémissement rauque et douloureux.
Tandis que la partie morte prenait possession de lui.