Ce que Devil m’avait révélait ne pouvait pas sortir de mon esprit, et je savais pertinemment que ça n’en sortirait jamais, que ce soit vrai ou faux…
Si son histoire était vraie, il n’était autre que mon vrai père ! Je ne pouvais y croire, c’était forcément un mensonge !
Mais en même temps, cela sonnait vrai…
Je fis quelques pas dans le parc pour me rendre compte qu’il y avait une nouvelle statue dans la collection de… Devrais-je à nouveau le désigner comme mon père ?
Quoiqu’il en soit, une nouvelle sculpture s’était bel et bien ajoutée aux autres… Baptisée ‘le retour au foyer’, elle représentait un démon accueilli et acclamé par sa famille et serviteurs, plus particulièrement par sa succube, amoureusement blottie dans ses bras, tandis que le reste de la famille restait stoïque… Un détail me frappa : le démon n’avait pas de cornes… Dois-je en déduire que ce démon est censé me représenter ? Et cette succube ? Qui représente-t-elle ? Je n’ai pas le souvenir d’avoir abordé le sujet de ma rencontre avec Maora avec Devil…
Pourtant, une voix que je connaissais bien vint contredire cette idée : « Sire Lukia ! »
Elle se tenait là, juste devant le portail grand ouvert, escortée par la garde personnelle de mon père, qui l’était redevenu en l’espace de quelques secondes, tant j’étais heureux de la revoir. Maintenant, nous formions à nous deux la même scène que la statue. Elle était blottie contre, laissant couler des larmes de bonheur, tandis que mes bras l’entouraient, refusant de la laisser partir même si le monde autour de nous devait s’écrouler. Après quelques minutes de ce bonheur silencieux, je me décidai à engager la conversation : « Maora… Comment es-tu arrivée ici ? »
Elle leva la tête et m’offrit un magnifique regard de succube amoureuse tout en répondant à ma question : « Ces soldats sont venus à la taverne et ont demandé à parler avec mon père. Je ne sais pas vraiment ce qu’ils se sont dits, mais j’ai très distinctement entendu le son d’une bourse bien fournie tinter sur le comptoir. Juste après, mon père m’a dit de faire mes bagages et de suivre ces soldats.
- Les soldats t’ont achetée ? !
- En fait j’envisageais de m’enfoncer un couteau dans la gorge pour préserver mon honneur parce qu’au début j’avais cru qu’ils venaient de s’acheter un droit de cuissage, mais j’ai été rassurée en apercevant leurs armoiries : c’étaient les mêmes que celles de l’armure que vous portiez lors de votre premier passage chez nous.
- C’est donc là que tu as décidé de les suivre… »
J’étais sur le point de succomber au désir de l’embrasser quand un des soldats de la garde personnelle de mon père m’interpella : « Avez-vous encore quelque chose à nous demander, jeune maître ? »
Voilà un autre nouvel aspect de ma vie auquel j’avais du mal à m’habituer depuis mon combat dans le Palais impérial : le respect aveugle de mon entourage…
« Non… Vous pouvez rejoindre vos quartiers… »
Aussitôt dit, aussitôt fait : les soldats rompirent les rangs et retournèrent vers la ville en parlant de leurs succubes respectives et de leurs enfants, certains abordant le sujet d’une éventuelle future bataille contre les armées humaines…
De notre côté, Maora et moi étions beaucoup plus enclins à rattraper notre retard, surtout elle, qui se disait désespérée à l’idée de m’imaginer mort, mes membres exposés aux quatre coins de la capitale pour donner l’exemple… Au lieu de cela, j’étais devenu en quelques jours un héros national qui avait sauvé l’empereur d’un odieux complot, même si les commanditaires n’avaient toujours pas été retrouvés…
Je me demande comment Orakim vit cette situation de son côté…
Je préférai m’assurer que tout se passait bien pour lui plutôt que de rester sur place à ruminer mes pensées. C’est pourquoi je demandai Maora de me suivre à l’écurie où j’étais bien décidé à emprunter l’un des chevaux de mon père. Toutefois, on me refusa ce droit et nous dûmes nous contenter d’un cocher qui nous proposa de nous conduire là où nous désirions aller en carrosse…
J’acceptai, à condition de ne pas en prendre un trop luxueux, car je n’avais pas vraiment envie de me faire remarquer dans toute la ville… Pas envie de me ridiculiser surtout…
Durant le voyage jusqu’à la clinique, j’avais pris soin de tirer les rideaux des fenêtres du carrosse, car je n’avais nulle intention d’être vu par la foule qui aurait tôt fait de se rassembler pour mieux me voir et ainsi bloquer notre circulation…
Ce n’est qu’au bout d’une bonne heure que nous arrivâmes au dispensaire…
Quand Maora et moi entrâmes, nous sûmes immédiatement dans quel lit Orakim se trouvait… Dans tout l’établissement, on n’entendait que lui… Il criait tel un beau diable, clamant qu’il n’avait pas besoin de soin et qu’il pouvait prouver qu’il était en pleine forme si on acceptait de lui rendre son épée pour qu’il fasse une démonstration. Quand nous parvînmes à l’origine des cris, nous le vîmes en effet aux prises avec plusieurs docteurs qui se donnaient bien du mal pour le remettre au lit. Et compte tenu de la force d’Orakim, je doutais qu’ils y parvinssent un jour…
Aussi leur prêtai-je assistance en dégainant mon épée et en frappant Orakim sur la tête avec le plat de la lame… Il chancela un instant, puis s’effondra sur son lit, complètement inconscient…
« Je vais attendre qu’il se réveille pour lui parler, vous pouvez disposer », dis-je aux médecins qui me dévisageaient avec un air complètement médusé…