Je ne saurais dire ce que je ressentais alors que le seigneur Kaizo avait terminé son récit… Il était de nouveau parfaitement serein, comme si le simple fait de se remémorer son passé lui permettait de faire fi de tous ses démons intérieurs liés à son passé.
« Puis en dix-huit années de règne, j’ai fait des Ténèbres ce qu’elles sont aujourd’hui… Un monde où la noblesse est parfois obligée de s’incliner face à la voix du peuple, où la valeur ne se mesure pas au nom que l’on porte, où les chances de mener une vie décente sont les mêmes pour tous ! Je suis peut-être un rêveur, pour avoir souhaité un monde pareil, mais je suis un rêveur qui agit ! Le résultat est sous tes yeux !
- C’est le cas de puis quatorze années monseigneur.
- Tu as une répartie facile pour un enfant de ton âge… Quoiqu’il en soit, il ne sera pas dit que toi et tous ceux qui ont combattu aujourd’hui l’auront fait en vain. Dans l’immédiat, vas donc te faire soigner au temple, puis retourne au domaine de Devil… Tu ne devrais pas tarder à être tenu au courant… »
Je ne répondis pas, me contentant d’obéir à cette directive. La pièce était désormais plongée dans un silence des plus solennels, qu’aucun élément perturbateur ne vint briser, malgré mon ultime intervention : « Au fait, je ne suis pas arrivé jusqu’à vous tout seul… J’aimerais que mon compagnon d’armes ne soit pas oublié…
- Bien sûr… S’il est encore vivant tu n’auras qu’à l’emmener…
- Merci… »
Je sortis pour de bon du bureau de l’empereur… Orakim n’avait pas bougé… Sans doute parce qu’il en était bien incapable…
Je me mis à sa hauteur, et, après avoir constaté avec soulagement qu’il respirait encore, je le pris sur mes épaules et entrepris de l’emmener à l’extérieur, ce qui se révéla être une tâche particulièrement difficile, ne serait-ce qu’à cause du poids de son immense épée…
Heureusement, je fus rejoint à la mi-chemin par des soldats de la milice qui se donnèrent la peine de me débarrasser de mon fardeau, mais aussi de m’aider à marcher jusqu’au rez-de-chaussée, où un prêtre nous attendait déjà.
Trop préoccupé par l’état d’Orakim, mais aussi par la perte encore toute récente de mon œil droit, je ne réfléchissais pas encore de ce que j’allais dire à Devil pour expliquer mon retour imprévu.
Mais pourquoi m’inquiétais-je d’une chose pareille ? ! Pourquoi aurais-je des comptes à rendre à celui qui a tué mon père ?
Orakim était toujours inconscient… Les gardes l’avaient étendu au milieu d’un pentagramme tracé à la craie, directement sur le revêtement marbré du palais impérial. Alors que les prêtres entamaient une prière dévouée à Lucifer, l’ange aux ailes teintées de noir qui fut élevé au rang de divinité après s’être rebellé contre son divin créateur, une vive lueur violacée commença à s’échapper des contours du pentagramme, et ne tarda pas à envelopper la totalité du corps d’Orakim, qui entra lentement en lévitation. Ses blessures se refermèrent alors à une vitesse véritablement hallucinante, et bientôt son corps ne porta bientôt plus la moindre cicatrice, comme s’il n’avait pas participé au combat… Les prêtres me prévinrent cependant qu’il s’écoulerait deux bonnes heures avant qu’il ne revienne à lui…
Un autre de ces spécialistes de la guérison s’approcha de moi et défit mon bandage pour examiner ce qu’il restait de mon œil droit… Au bout de quelques secondes il s’exclama, comme s’il avait en face de lui Lucifer en personne: « C’est impossible ! Vous avez commencé à cicatriser !
- C’est si incroyable que ça ? demandai-je, complètement ignare sur les capacités de régénération des démons en général
- A en juger par le sang encore frais qui rougissait votre bandage, la blessure était toute récente n’est-ce pas ? Mais ce n’est pas tout !
- Que voulez-vous dire ?
- Votre œil… On dirait qu’il se reforme ! La trace du coup que vous avez reçu a complètement disparu ! »
Je réalisai alors que mon œil avait cessé de me brûler depuis déjà un certain temps, peut-être même bien avant que je n’entre dans le bureau de l’empereur…
@ suivre...