Si les épreuves dans leur ensemble, bien qu’épuisantes physiquement, n’avaient rien d’insurmontable, j’eus affaire à d’autres obstacles qui ne me semblèrent pas avoir été prévus dans le programme de l’année. Ça a commencé par des broutilles, comme mes bottes qui disparaissaient, des cadavres d’oiseaux posés en plein milieu de mon lit, des parchemins sur lesquels étaient rédigées des menaces de mort à mon encontre. Mais très vite, ceux qui éprouvaient visiblement une certaine rancune envers moi décidèrent de passer à la vitesse supérieure. Cela est arrivé lors du premier tournoi… La règle du combat du combat auquel je devais participer était tout ce qu’il y avait de plus basique : il suffisait d’obliger l’adversaire à sortir du terrain, délimité par deux cordes. Etrange coïncidence, mon adversaire mesurait bien deux têtes de plus que moi, et son visage patibulaire traduisait son mépris du développement de ses synapses au profit des deux amas de chair qui lui servaient de bras, et tout aussi étrangement, je me souvenais avoir croisé son regard lorsque j’avais frappé Kirem. Et comme par hasard, il souriait à l’idée de m’infliger une défaite humiliante. Je doutai sérieusement du hasard de notre duel. Le résultat fut sans appel, mais je n’avais de toute évidence aucune chance face à un adversaire de qui était de quatre ans mon aîné et qui, de part le nombre supérieur d’épreuves traversées par rapport à moi, avait beaucoup plus d’expérience que le gamin que j’étais. Mais si j’admettais que leur expérience plus importante leur donnait un avantage, j’étais aussi déterminé à leur démontrer que j’étais tout à fait capable de les rattraper et même de dépasser leur niveau. Mais pour l’instant, mes pieds ne touchaient plus le sol, étant donné que la brute épaisse qui me faisait office d’adversaire me tenait avec la gorge de sa main gauche tout en m’envoyant des coups de poing dans l’estomac. Sur le point de perdre connaissance, j’entendis soudain une voix familière : « Bon Dieu Lukia qu’est-ce que tu fabriques ? »
En tournant la tête, j’aperçus Orakim qui venait de massacrer sur le terrain voisin. Malgré les avertissements et les menaces qui lui étaient par les autres étudiants, il hurla de plus belle : « Tu ne vas pas me faire croire que tu ne peux pas abattre ce gros lourdaud sans cervelle alors que tu as pu tuer un berserker ! !! Alors que contrairement à tous les lâches qui nous font office de camarades d’études, tu as le courage de défier l’autorité des haut gradés ! !! Montre-leur que tu n’es pas comme eux ! !! »
Il existe des paroles qui sont capables de briser quelqu’un. Il en existe d’autres qui ont le pouvoir de redonner l’envie de combattre à ceux qui sont sur le point d’abandonner. Les paroles d’Orakim appartenaient à ce deuxième cas de figure.
Saisissant le bras par lequel mon adversaire me serrait la gorge avec les deux mains, je levai la jambe droite et lui envoyai un coup de pied en pleine tête. Tout en maintenant la pression de ma jambe sur son visage, je tirai sur son bras de toutes mes forces. Au bout de quelques instants, comme je l’espérais, la jointure de son bras gauche finit par céder. Le cri de douleur poussé par mon stupide adversaire n’avait d’égal que son incroyable taille. Ne lui laissant pas le temps de réagir, je lui envoyai un nouveau coup de pied, entre les jambes cette fois, et il se recroquevilla sur lui-même en criant encore plus fort. Je n’eus plus qu’à le pousser un peu pour le faire sortir du terrain…
Le soir même, Orakim étions conviés à passer la nuit au mitard, lui pour encouragement à la mutinerie et moi pour avoir infligé une blessure non réglementaire à mon adversaire. Bien que bous n’étions pas dans la même cellule, nous pûmes communiquer par le biais d’un petit trou, sans doute dû à l’usure au fil des ans, dans le mur qui nous séparait : « Je suis désolé…
- De quoi t’excuses-tu ?
- C’est à cause de moi si tu te retrouves ici…
- Bah ! Si j’avais eu peur de me retrouver au mitard je ne t’aurais pas aidé. Mais il est vrai que tu as une visible tendance à attirer des ennuis envers tes proches…
- Il n’y a que deux personnes en ce monde que je puisse qualifier de ‘proche’… La première se trouve suffisamment loin d’ici pour ne pas subir les conséquences de mes actes et la deuxième les subit déjà, et ce en connaissance de cause…
- Ça fait plaisir… Bonne nuit…
- A toi aussi… »
Je sombrai dans l’inconscience… pour reprendre mes esprits quelques secondes plus tard dans une pièce atrocement sombre, sombre au point de donner l’impression de ne pas être, car je n’avais aucune connaissance de ma localisation dans cet espace, où tout repère de direction n’avait aucune valeur. Je n’étais pas dans ‘un endroit’, ce n’était pas un ‘lieu’, je n’étais nulle part… Mais en faisant partie de ce néant, mon existence était-elle aussi, par conséquent, annihilée ? Soudain la pièce s’éclaircit, et l’apparition d’un sol me redonna une assurance dans ma progression à l’intérieur de cet environnement cauchemardesque. Puis quatre murs s’élevèrent, imposant des frontières à mon paysage. Sur le mur qui me faisait face s’installa un miroir… Après une longue hésitation, je me décidai à y chercher mon reflet… Mon corps apparaissait dans le miroir, mais mon visage n’était plus. Puis une porte apparut sur le mur derrière moi, et le bourreau que je croyais avoir tué entra dans la pièce. Il retira son masque. Il avait un visage… Mon visage…
Je fus réveillé à coups de pied par le gardien du mitard qui me somma de rejoindre le rassemblement.
@ suivre...