Il fait lourd ce soir, je n´arrive pas à dormir. Cette petite fille te ressemble tellement : je lui donnerai 7 ans tout au plus. De retour d´une visite chez un ami, avant de prendre ma voiture, je croise cette enfant d´un air dépenaillé en train de s´amuser sur son vélo...
La coiffure en bataille, la brettelle de sa salopette tombante, un air négligé presque nonchalant. J´ai tout de suite été attendri, elle semblait encore si innocente, et ne semblait point se soucier de toutes ces choses superflues comme l´argent, la mode. Je l´ai tout de suite vu lorsqu´elle me chercha du regard, une jolie petite bouille ! Par réflexe, je lui dis Bonjour, bizarrement je n´ai pas cette habitude avec les passants, les habitants de cette ville sont si aigris, maussades que j´en ai perdu les bonnes manières. Mais là, c´était différent, son regard m´a mis alerte et vif, je la saluai et elle me répondait d´une voix de petite fille. J´ai tout de suite pensé à toi, ton portrait craché : )
C´est un âge où les enfants peuvent se contenter d´un rien, où ils découvrent les délices du monde, où ils s´amusent encore énormément. Tu avais cet âge-la. Cette âge d´or. Bientôt, ces petits principes se tarissent et font place à une adolescence trop dure dans son contexte, comme un retour de bâton vers la réalité, cette dure réalité. Tu n´as pas connu cette période, mais voulais-tu t´arrêter de vivre en ce jour ? L´adolescence t´aurait-elle arrêtée dans cette passion pour la vie ?
Je n´arrive pas à dormir, il va bientôt pleuvoir, je sens qu´il va tonner. Je marche sur l´herbe, silencieusement, à ta recherche. Je sens la gravité de ce lieu, et mes pas lourds traduisent mon émotion, j´ai besoin de me confier à toi, me repentir. Je sers fort mon bouquet de fleurs contre ma poitrine m´en servant de protection, je suis fébrile. Je sens que je touche au but. Il commence à bruiner, les arbres frissonnent dans ce vent chaud, l´orage est imminent, la pluie ravive certaines odeurs comme l´herbe humide. Quelques gouttes commencent à perler sur mon visage, j´ouvre vite mon parapluie, j´arrive enfin !
Je fonds littéralement en larmes, l´équilibre me fait défaut, je défaille. Je tombe à genoux sur ta tombe, la pluie crépite sur mon parapluie, j´ai les mollets trempés. Le souffle me manque, TU me manques... Cette gamine m´a tellement fait penser à toi, j´avais besoin de te voir, de te parler, mais la mort nous sépare et je suis seul désormais. Je devais mourir avant toi mais il t´a pris la vie. Cet assassin, ce poivrot, cette raclure... Oh, j´ai peur à chaque fois que je passe sur ce carrefour, un refus de priorité couplé par un excès de vitesse, et il t´a arraché à la vie. L´assurance lui donne parole, et il s´en tire à bon compte ! Quelle injustice !
Ta mère m´a quitté, elle refait sa vie. Comme je l´envie, elle sait que j´ai besoin d´elle.
Et je suis là, affalé au-dessus de ton petit corps, trempé jusqu´aux os Je dépose mes petites fleurs, je me relève d´un coup, reprends mon souffle, j´essuie mes yeux rougis, me masse quelques secondes les tempes. Je prends enfin mon parapluie et m´en vais en trottinant, j´avais besoin de me confier à toi, tu n´avais pas le droit de mourir si jeune. Je dois dormir maintenant, une grosse journée m´attend, ma vie continue.