Bon, vu que je l'avais retapé, autant vous l'envoyer. Hope you'll enjoy...
Une pupille noire, entourée de blanc, son visage fatigué braqué sur un lieutenant, l’ordre sera donné dans quelques instants. Deuxième assaut de la journée et Marcel attend. Il a placé au bout de son fusil une baïonnette, pour lutter contre une mitraillette de calibre 12.7. Près de sa tranchée, placée à 20 ou 30 mètres, la guerre des bouchers, nous sommes en 1917. Cela faisant tant de journées qu’il est là, à voir tomber des âmes. Tant de journées déjà passées sur le chemin des dames.
Terré au fond de sa tranchée, ses mains, serrées sur un chapelet, se sont mises à trembler. Marcel sent que la fin à sonné. L´odeur de la mort se fait sentir. Il n´y aura pas de corps à corps, il sent qu´il va bientôt mourir. Comment un homme peut-il accepter d´aller au combat et quand il sent au fond de lui qu´il ne reviendra pas l´homme est-il un animal ?
Au-dessus de lui, le lieutenant. Il semblait avoir vingt ans. Mais la guerre lui avait volé sa jeunesse, l’avait vieilli prématurément, des cernes se dessinaient sous ses yeux. Le visage ciré, son regard était terrifiant. La main sur son sabre, un pied sur le parapet, il attendait. Dans toute la tranchée les clairons sonnèrent. Un frisson parcourut les rangs, les officiers tirèrent leurs sabres. La main du lieutenant doucement vers le ciel s’est levée, sabre au clair. Se mêlant au bruit de l’averse, les balles commencèrent à siffler autour de lui s’en pour autant l’atteindre, et il se tenait là, debout, incarnation même du courage. Sabre pointé vers le coteau dénudé devant eux, la peur au fond des yeux, il s’élança hors de la tranchée en hurlant d’une voix qui se voulait forte et infaillible :
- Chargez !
Il eut tôt fait de faire un pas en avant qu’il en fit trois en arrière, criblé de balles. Alors que Marcel bondissait de la tranchée, il eut le temps de voir le lieutenant retomber dans cette dernière, la bouche déformée par un cri muet. Pour les autres le combat commence, la couse continue, certains essayèrent d’ajuster leurs baïonnettes en avançant.
Les balles sifflaient, les shrapnels fusèrent, de gros obus éclataient, soulevant des geysers de terre masquant des cadavres désarticulés. Marcel courut le plus vite possible, une première balle le blessa très légèrement, traversant son sac porté devant lui, le blessant à la main, éraflant sa poitrine. Du coin de l’œil il aperçu un officier s’effondrer, atteint à la jambe, son camarade être stoppé dans sa course, traversé par une balle. Une grande quantité de ses camarades étaient couchés, morts ou blessés, autour de lui, mais il ne s’arrêta pas. Il tira sans visé sur l'ennemi mais une balle lui traversa les côtes et une douleur se diffusa dans son corps comme si on lui brisait les os.
Les balles continuaient à pleuvoir autour de lui, les mitrailleuses balayant le terrain, les balles sifflaient à ses oreilles, les canons ne cessaient de gronder en un chœur de mort. Sourd, muet, saoul de poudre et de bruit, il courrait en état d'hypnose. Une seule idée, une seule volonté… En avant ! En avant ! Encore des hommes s'écroulent à sa droite, à sa gauche. Les rangs s'éclaircissaient sous les obus, allemands ou français. Ils coururent droit devant eux, alourdis par le sac, gênés par les cartouchières, le bidon, la musette qui bringuebale. Des hommes butèrent pendant la course, d'autres furent frappés à la tête en se relevant. Les balles arrivaient par rafales, très bas… A perte de vue, la ligne française avançait dans le no man’s land, chaque mètre se payant en vies humaines.
Enfin ils parvinrent au contact. Sans regarder, Marcel sauta dans la tranchée. En touchant du pied ce fond mou, un dégoût surhumain le rejeta en arrière, épouvanté. C'était un entassement infâme, une exhumation monstrueuse d’Allemands cireux sur d'autres déjà noirs, dont les bouches tordues exhalaient une haleine pourrie, tout un amas de chairs déchiquetées, avec des cadavres qu'on eût dit dévissés, les pieds et les genoux complètement retournés, et, pour les veiller tous, un seul mort resté debout, adossé à la paroi, étayé par un monstre sans tête.
Il hésitait encore à fouler ce dallage qui s'enfonçait, puis, poussés par les autres, avança sans regarder, pataugeant dans la Mort... Il se retourna vers un ennemi qui le guettait, le fusil en arrêt. Il lui sauta dessus et lui porta un terrible coup de baïonnette qui lui décolla presque la tête et qui le fit tomber à la renverse. C'est alors qu'il constata... Le soldat était mort depuis le début, le ventre ouvert par des tirs. Il s'était vidé... Jamais de sa vie un homme ne lui avait fait aussi peur. Marcel n’eut que le temps de retirer la lame et de se retourner pour tirer qu’une rafale l’atteint en plein torse. Il chuta au sol. Le sang empli sa gorge, le froid se répandait. Il allait mourir, dans le sang et la boue, sous une pluie diluvienne, comme si le ciel pleurait pareil massacre. Sa vision se troublait. Petit à petit le ciel délavé qui emplissait son champ de vision se voilait de noir. Avant de mourir il maudit la guerre et les officiers et pensa à sa femme, le visage de cette dernière fut son dernier souvenir…