Désolé, mais j´aime bien rajouter un nom d´oiseau dans mes titres, je trouve ça amusant
Les différentes connotations qu´ont le plaisir, la joie, le bien-être, le bonheur m´interessent depuis longtemps. Aujourd´hui je m´attaque à l´un d´eux et non des moindres, le bonheur. Désolé si mon texte est un peu long. C´est que j´ai quelques problèmes psychologiques ces temps qui m´empêchent d´ordonner mes idées, et quand parfois mon esprit s´éclaire un peu j´en profite pour pondre un texte débile et long avant que je reperde tous mes moyens
Bref je me tais, et passe directement au sujet sans autre introduction, le titre étant suffisemment explicite ^^
Une réponse généralement admise à cette question est de dire qu’on le rate parce qu’on ne l’ose pas. Selon cette conception, chacun est l’unique responsable de son absence de bonheur, ou de son malheur, et n’a qu’à s’en prendre qu’à lui-même. C’est sans doute vrai dans une certaine mesure. Il est certain que le bonheur suppose au préalable de faire certains choix, de prendre certaines décisions. Or, ces choix et décisions, s’ils sont en partie déterminés par nos goûts, nos idéaux, nos capacités, notre caractère, nos passions, nos engouements, toutes choses sur lesquelles nous n’avons pas à réfléchir et par lesquelles nous nous laissons plus ou moins porter, dépendent aussi d’une certaine capacité à prévoir les résultats à venir de l’action d’aujourd’hui. Comme ce n’est pas toujours évident, surtout pour les résultats à long terme qui dépendent d’un grand investissement aujourd’hui, on est souvent obligé de prendre des risques. Il y a ceux qui prennent les risques et ceux qui ne les prennent pas. Donc il y a ceux qui osent le bonheur et ceux qui ne l’osent pas.
On pourrait en rester là et conclure que les premiers ont gagné leur “droit au bonheur” et que les seconds n’ont que ce qu’ils méritent. Mais ça ne me satisfait pas vraiment car il existe évidemment bien des exemples de personnes qui prennent des risques sans jamais obtenir les résultats heureux qu’ils espéraient.
L’expression “droit au bonheur” que je viens d’employer me semble être le point précis à partir duquel les deux attitudes opposées prennent naissance. Le droit au bonheur n’est pas un droit écrit mais nous sommes tous individuellement convaincus que nous avons ce droit au bonheur, qu’il existe dans l’absolu, qu’il fait partie intégrante de la vie, qu’il nous a été donné avec la vie. Même si parfois, dans des moments de dépression, il nous arrive d’en douter pour ce qui nous concerne — Pourquoi, moi, n’ai-je pas droit au bonheur ? —, la constatation de son inexistence pour nous renforce l’absolu de sa réalité pour les autres ; nous ne sommes alors que l’injuste exception qui confirme la règle. C’est donc cette certitude du droit au bonheur, si profondément ancrée en nous qu’elle doit faire partie de ce qu’on appelle l’instinct de conservation, qui détermine les deux attitudes contraires face au bonheur. La première attitude, active, consiste à penser que c’est un droit qui se gagne, qui se conquiert, alors que l’autre, passive, consiste à penser que c’est un droit qui nous est dû.
Dans la réalité, les deux attitudes cohabitent plus ou moins chez un même individu. Le bonheur nous est dû, c’est une certitude qui existe en chacun de nous, mais nous ne passons pas pour autant notre vie à l’attendre, parce que ce n’est pas très réaliste, que nous sommes en général assez pressés de l’avoir, et que l’attente est toujours génératrice d’angoisse. Certains ont seulement un peu plus le sentiment que le bonheur est un dû, d’autres ont plutôt celui qu’il doit se gagner. Encore que là aussi, le mot “gagner”, ou “mériter”, suppose tout un éventail d’attitudes qui peuvent être contradictoires. Par exemple, une personne qui aurait connu le malheur pendant très longtemps pourrait estimer qu’elle a mérité le bonheur au bout du compte, sans forcément avoir jamais eu une attitude active pour cela.
En tout état de cause, quelle que soit la manière dont les deux attitudes se mélangent, il y en a une qui est réaliste : l’active, et l’autre irréaliste : la passive. Et c’est là qu’on découvre un curieux paradoxe : tout notre imaginaire est envahi par l’étrange certitude que le vrai bonheur ce n’est pas celui qu’on a mérité par des choix et des décisions difficiles, en prenant des risques, en pariant sur l’avenir, mais celui qui nous tombe dessus comme une bénédiction. Le vrai bonheur (j’entends par “vrai” celui qui est véhiculé par notre imaginaire, celui qui est du domaine de l’idée qu’on s’en fait et qu’on projette dans l’avenir) ce n’est pas celui qu’on s’est fabriqué, c’est celui qui nous a choisi. On n’est pas le maître du bonheur, on est son élu. Toute notre littérature véhicule cette idée, à commencer par les contes de fées.
Parallèlement, le bonheur qu’on doit se forger soi-même apparaît, quelque part dans notre imaginaire, comme un bonheur de moins bonne qualité. On n’en aura pas été l’élu, on l’aura arraché au destin. D’une certaine manière on l’aura volé au “ciel”, comme si celui-ci ne nous avait pas jugé digne de le recevoir en cadeau. Paradoxalement, le “bonheur salaire” est quelque part un bonheur immérité.
Remarquez que cette curieuse idée a longtemps eu son pendant — et l’a peut-être encore — sur le plan social et faisait toute la différence entre l’aristocrate et le bourgeois parvenu ; à richesse et privilèges égaux, le premier jouissait en plus de la considération et des honneurs qui incombent de naissance aux “élus”.
On peut d’ailleurs trouver ce paradoxe dans de nombreux domaines : le talent artistique ; on l’admirera avec beaucoup plus d’enthousiasme chez une personne jeune qui semblera l’avoir reçu en don, que chez une autre chez qui il sera le résultat d’années de travail. La sueur et la peine sont très mal vus. Le don du ciel, voilà ce qui mérite considération. Et en amour : le coup de foudre, les deux être prédestinés, la passion totale, voilà le véritable amour. Tout autre scénario nous paraît tellement terne à côté, ça ne peut pas être vraiment de l’amour. Même si l’expérience prouve que c’est le premier qui a le plus de chances de se terminer en drame. Mais de toutes façons, nous préférons les beaux drames à l’amour réussi car c’est dans les drames qu’on se sent vivre. Car vivre réellement c’est vivre comme dans les romans. La vraie vie c’est l’aventure. Mais attention, pas l’aventure programmée et sponsorisée qu’on nous vend à la télévision ou au salon de l’aventure. La véritable aventure c’est l’aventure imprévue, oui, encore une fois, celle qui vous tombe dessus sans que vous l’ayez cherchée. Comme Tintin qui part au Tibet parce qu’il a fait un rêve télépathique, ou en Syldavie parce qu’il a trouvé une serviette sur un banc. Vous l’avez sans doute remarqué, Tintin ne part jamais à l’aventure, c’est l’aventure qui vient le chercher. Il est l’élu de l’aventure. Les vrais héros sont en fait des êtres passifs qui ne décident jamais rien par eux-mêmes mais sont entraînés par des événements qui décident pour eux. Lorsqu’ils semblent prendre une décision, c’est toujours la meilleure ou la seule possible, ou bien, lorsque c’est une mauvaise, c’est celle qui permet à l’histoire de continuer. Les aventuriers de la réalité ne sont pas des héros, pas des demi-dieux, pas des Élus, parce que l’aventure ils la veulent, ils la cherchent, ils s’y plongent volontairement et sont prêts à tout pour la vivre. D’ailleurs, le terme de héros est positif alors que celui d’aventurier est négatif : “Personne qui cherche l’aventure (...) sans que les scrupules moraux l’arrêtent”, ou “personne qui vit d’intrigues, d’expédients” (Petit Robert). L’aventurier est au héros ce que le bourgeois parvenu était à l’aristocrate, ou ce que le travail est au talent, ou l’amour réussi à la passion violente, ou le bonheur gagné au bonheur reçu.
Ainsi, voilà la réponse : on rate le bonheur parce qu’on veut le “vrai” bonheur et que celui-ci n’existe que dans l’imaginaire.