Attention, ceci n´est point un topic prônant la haine raciale et/ou religieuse, je demande qu´il soit conservé.

"Lancé par les néoconservateurs américains avant le 11 Septembre, repris par le président Bush, le débat fait toujours rage aux États-Unis sur la nature totalitaire ou non de l´islamisme. Pour George W. Bush, on assiste aujourd´hui à un combat stratégique du «monde civilisé contre les successeurs des nazis, des fascistes, des communistes et autres totalitaires du XXe siècle».
Peut-on souscrire à une telle analyse ? Parler d´un totalitarisme islamiste nécessite de préciser ce qu´est une idéologie totalitaire, par essence religion séculière ; de voir s´il est possible de parler d´idéologie en ce qui concerne l´islamisme, qui prétend s´inspirer d´Allah et, si oui, en quoi cette idéologie serait totalitaire et quelle fonction remplit-elle auprès de ceux qui y adhèrent ou la subissent.
Pour aller à l´essentiel, le totalitarisme se distingue de la dictature ou du despotisme par l´adhésion populaire qu´il a toujours suscité. Mussolini fut longtemps le héros d´une majorité d´Italiens, Hitler sut mener les Allemands à la guerre, des millions de Soviétiques ont pleuré Staline à sa mort, nombre de Chinois sont toujours en deuil de Mao... La terreur n´est pas une explication suffisante pour comprendre comment les ressortissants des régimes totalitaires ont fini par aimer leurs bourreaux. L´idéologie est la raison essentielle de ce soutien populaire. Elle a pour fonction d´unir par des sentiments identitaires des citoyens isolés, de donner sens à leur communauté par un mythe absolu et exclusif, de leur faire reconnaître pour chef celui qui sait traduire ces impératifs en émotions collectives. Support du totalitarisme, l´idéologie doit revêtir un caractère utopique et postuler le règlement radical des problèmes de la société. On retrouve ces caractéristiques dans l´islamisme qu´on peut définir comme une interprétation politique de l´islam.
Les idées d´Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans et le maître à penser de l´islam fondamentaliste, sont apparues en même temps que les autres idéologies totalitaires du XXe siècle, après la Première Guerre mondiale. On y retrouve le fond commun à toutes les pensées totalitaires : anti-occidentalisme, antilibéralisme, anti-individualisme et une explication globale du monde, de son fonctionnement et de sa destinée, en l´occurrence par la gnose islamiste.
Ce n´est pas un hasard si les islamistes ont embrasé les sociétés musulmanes dans les années 1970 quand les conditions socio-économiques ont été favorables à l´expansion de leur idéologie. Exode rural, urbanisation massive, boom démographique, alphabétisation des jeunes, tous ces bouleversements les ont servis. Ils y ont puisé leur énergie, ils y ont trouvé leurs militants en offrant un débouché idéologique à ceux qui se sentaient déboussolés par la poussée de la modernisation. Comme hier le communisme et le fascisme, l´islamisme sert de refuge dans un moment de transition où sont bousculées les hiérarchies, les solidarités traditionnelles. La religion des oulémas, des docteurs de la loi, avait du mal à suivre les transformations en cours. La nouvelle génération d´islamistes a considéré qu´elle n´avait plus besoin d´eux pour commenter les textes sacrés, et elle a cultivé sa vision politique de l´islam. À l´intérieur des pays musulmans comme à l´extérieur, dans les communautés éparpillées dans le monde, l´expansion de l´islamisme a correspondu au phénomène de globalisation, elle en a été, en quelque sorte, la réponse. Pour faire face à la destruction des sociétés traditionnelles, l´idéologie islamiste propose en effet de refonder une communauté imaginaire (utopique) où les identités qu´elle permet de (re)construire n´ont plus besoin de territoires. Une planche de salut pour des individus déracinés et acculturés.
En tant qu´idéologie totalitaire, le communisme visait à atomiser les individus en les arrachant de leurs racines sociales, politiques, culturelles, voire familiales, pour mieux les dominer, les contrôler. L´islamisme, lui, propose des repères (codes) à des individus déjà déracinés. La démarche est différente mais le résultat est le même : il s´agit dans les deux cas d´unir par des sentiments identitaires – la communauté socialiste, la communauté des croyants – des personnes isolées, de donner sens à leur communauté grâce à un mythe absolu et exclusif, le parti ou la Oumma. Pour cette raison, l´islamisme tient de l´idéologie politique et non de la croyance religieuse.
La conception totalitaire de l´islamisme apparaît pleinement quand l´idéologie s´impose à l´échelle d´un pays. Comme dans les autres variantes du totalitalisme, il se propose de construire une société idéale, de réaliser l´Utopie à partir de l´infaillibilité de l´idéologie, dans ce cas le Coran. Les talibans, qui ont imposé leur loi sur l´Afghanistan de 1996 à 2001, interdisaient notamment les oiseaux chanteurs parce qu´ils pouvaient perturber la prière, les cerfs-volants furent bannis car en allant les décrocher des arbres, on risquait d´apercevoir des femmes non voilées chez elles, la taille des barbes était calculée au centimètre près pour ressembler au Prophète... En son temps, l´Iran de Khomeyni a offert un sanglant exemple du rôle de l´islam en idéologie totalitaire dans la guerre qui a opposé son pays à l´Irak de Saddam Hussein dans la décennie 1980. Sur le brassard que portaient les jeunes gens ou les enfants envoyés sur les champs de mines pour frayer un passage à leurs aînés, au prix de leur vie, c´est le mot «islam» qui était inscrit. «L´islam est en danger», répétait le régime. Il n´était pas dit que la patrie, l´Iran, le peuple, la liberté étaient en cause. C´était l´islam qui tenait lieu de pays, de famille, d´éthique, ce qu´ont repris ensuite les terroristes islamistes qui ensanglantent le monde. Tout cela est le propre d´une idéologie totalitaire."
Thierry Wolton